27 de junio de 2016

LACAN QUOTIDIEN. MOURIR EN LIVE. Une famille pour tous, la chronique d’Hélène Bonnaud





MOURIR EN LIVE 
Une famille pour tous, la chronique d’Hélène Bonnaud 

La jeune flle qui s’est suicidée, ce 10 mai 2016, a réussi sa mort. Elle l’a réussie car la pulsion de mort qui l’a poussée à se jeter sous le train de la ligne C du RER à Égly n’était pas seule en jeu. La pulsion scopique était de la partie, comme si la jeune flle se soutenait de son image tout au long de son trajet vers l’acte. Son choix a été de faire de sa mort une monstration, une mort non pas sur ordonnance, mais sur écran. Elle a mis en scène ce moment décisif où le corps qui chute, à l’entrée du train dans la gare, est capté par la caméra du smartphone, installant l’Autre dans l’horreur propre à l’instant de voir. En effet, l’application Périscope permet de partager des vidéos en temps réel. Il y a collision entre l’acte et l’image qui répercute l’impensable. Ce court-circuit de la parole est extrême. Il n’y a ni avant ni après, ni temps pour comprendre, ni temps pour savoir. L’horreur est dans le quart de seconde où l’effroi saisit celui qui regarde, devenu coupable d’avoir vu. L’instant se fge dans le temps même où il est agi.

Pas de parole
Le suicide est toujours un acte sans parole. Certes, il y a les lettres laissées qui viennent expliquer le choix de mourir. C’est toujours apaisant pour les proches, de trouver un écrit qui donne une cause à cette décision, mais, lorsqu’une telle lettre existe, elle s’avère souvent culpabilisante. Quand le suicide se fait sans laisser d’écrit, le hors-sens de l’acte engendre la stupeur et l’angoisse. Le suicide a ceci de particulier qu’il laisse les questions ouvertes, sans réponse. Le sujet n’est plus là pour nous dire. Il s’est fait taire. Il s’est fait cette violence-là, de ne plus vouloir parler ni aimer, ni jouir de la vie. En cela, son acte a toujours une dimension de réussite. Lacan le dit ainsi : « Le suicide est le seul acte qui puisse réussir sans ratage. Si personne n’en sait rien, c’est qu’il procède du parti pris de ne rien savoir» (1). 

Périscope, le dernier lien
Pour Océane, âgée de 19 ans, les derniers mots se sont écrits sur Périscope, fux de vidéos partagé en direct, relayé par Twitter. Dans ses derniers messages, elle accusait son petit ami de violences et de viol. Cette accusation semble être lancée comme une vengeance voulant atteindre le jeune homme et l’entraîner dans la spirale de la culpabilité, voire dans le sentiment de la faute. Elle le désigne comme étant le coupable de sa mort programmée. Le signifant « accusation » prend ici une dimension particulière puisque la jeune flle accuse et disparaît. Sa parole est certitude. Elle vient nommer sa persécution. 

L’accusation 
Dans la mélancolie, le sujet s’accuse lui-même, se fait des reproches. Il se sent coupable d’exister. D’où la référence de Lacan à l’enfant non désiré (2) comme marque indélébile de sa douleur de vivre dans un monde où il n’a pas été attendu. Il semble – nous ne cherchons pas à cerner le cas d’Océane, mais à saisir la particularité de son acte suicidaire à travers le peu d’éléments que nous savons d’elle – que l’accusation adressée par la jeune flle à son petit ami réponde à sa souffrance, en faisant de lui la cause de sa mort. Elle a projeté sur lui, l’ombre de l’objet a, cause de son destin mortel. De fait, cette relation amoureuse était parvenue à sa fn, même si l’acte suicidaire indique que, pour Océane, la rupture devait être assortie d’une accusation de viol. Plutôt que de supporter la séparation, elle décide de se séparer de l’Autre. Plutôt mourir que de subir d’être laissée tomber. Océane, en effet, avait déjà évoqué son intention de se suicider. Son acte s’inscrit dans un appel à la mort que Lacan a appelé « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie » (3). Lacan précise que le suicide marque la rupture entre la parole et l’acte. En voulant sortir de la chaîne signifante, le sujet devient « plus signe que jamais. La raison en est simple — c’est précisément à partir du moment où le sujet est mort qu’il devient pour les autres un signe éternel, et les suicidés plus que d’autres » (4). 

Un laisser tomber 
C’est sous ce signifant « laisser tomber » qu’un sujet est happé par l’acte suicidaire. Dans le cas d’Océane, comme dans tous ceux où le choix de mourir se fait selon cette modalité de se jeter sous les roues d’un train ou par la fenêtre, le laisser tomber est agi. La pulsion de mort précipite le sujet dans le rejet de l’Autre. Dans la mélancolie, le sujet se prend pour l’objet dont il doit se séparer. En se suicidant, le sujet tombe. Ainsi, Océane n’a pas fait de son petit ami l’objet à évincer, mais choisi de s’en prendre à elle-même comme objet qu’on lâche. L’acte suicidaire fait surgir l’objet comme objet à détruire. Choix du laisser tomber. La mise en jeu de Périscope indique combien, pour Océane, la mort semble se confondre avec ce qu’elle agissait, en fxant l’acte dans l’œil de la caméra. Montrer sa mort. La rendre visible, « Autre » – au sens où Lacan dit de la femme qu’elle est Autre à elle-même. Mais on peut y entendre aussi qu’elle a voulu la faire passer dans le champ de l’Autre comme pur déchet, palea, reproche mis en jeu dans le miroir de l’écran, afn de la faire, cette mort, plus réelle que ce qu’aucune parole n’aurait pu énoncer. L’image, dans ce cas, touche à l’effraction de la mort. Elle capte l’irreprésentable de ce que nous ne pouvons désigner que comme vision d’horreur qui en signe l’impact. Mourir en live, c’est mourir en objet a réalisé. 

Notes:
1 : Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 542. 
2 : Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 245. 
3 : Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » , Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558. 4 : Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 245. 


26 de junio de 2016

Contre le projet de loi sur les professions de la santé mentale !


 

COMMUNIQUÉ

Contre le projet de loi sur les professions 
de la santé mentale !

"Le bien dire vaincra"


2.699 amis de la liberté ont déjà signé la pétition à 16:58




La violence normale

 par Philippe Hellebois

Un patient hospitalisé en psychiatrie m’a dit récemment, en retraçant son histoire, qu’il avait longtemps été « un petit délinquant normal » ! Je tiens ce propos pour une perle parce qu’il illustre bien ce dont il s’agit lorsque l’on parle de norme, soit de ce qui est ordinaire, courant, habituel – loin du sens vertueux que nos temps troublés lui attribuent, celui d’équilibre, de santé, d’un tout va bien. Et de fait, la norme est d’abord une moyenne désignant ce qui est conforme à la majorité des cas, le milieu d’une courbe de Gauss, ou encore la zone grise entre deux extrêmes. Précisons encore que ce terme est d’usage récent, le dernier tiers du 19e siècle, et surtout statistique sous l’influence des sociologues anglo-saxons. Il existait pourtant déjà chez les Grecs, mais ceux-ci n’en faisaient qu’un usage technique, le gnomon, soit ce qui sert de règle se limitant alors à désigner l’instrument mesurant la hauteur du soleil. Pour eux, trop intellectuels pour nous sans doute mais tout de même démocrates, le sage n’avait rien à voir avec la norme.

Beaucoup de gens peuvent en ce bas monde se targuer d’être normaux, le délinquant, le malade, l’étudiant, le professeur, le mari, l’épouse, la mère de famille, et ainsi de suite … sauf le ministre et le psychanalyste ! Ce qualificatif ne convient pas au ministre, premier ou pas, parce qu’il lui est demandé de sortir du lot, c’est-à-dire d’avoir des idées, de prendre ses responsabilités, bref de ne pas être couleur muraille. Pour le psychanalyste c’est encore pire. En effet, sa formation consiste pour une part – celle, prépondérante, qui résulte de son analyse personnelle – à extraire ce qui en lui ne ressemble à personne, son extrême singularité. Son analyse sera même sa première formation pratique, celle qui lui assure de toucher un réel authentique – comment savoir ce qu’est un symptôme sinon en faisant le tour du sien ? Et ce ne sera qu’ensuite qu’il pourra accueillir de la bonne façon le symptôme de l’analysant. Le psychanalyste ne parle ainsi qu’à partir de ce qu’il a éprouvé lui-même, c’est à la fois sa limite, et son incomparable valeur. Il doit donc choisir, devenir normal ou psychanalyste … et ce n’est pas tout, puisqu’en plus il lui sera demandé pour le reste de son âge de lire, d’étudier, d’écrire, et ceci tout en restant à l’affût de son inconscient ! La psychanalyse opère sur la singularité absolue de l’être parlant, et à ce titre, se situe en une zone particulière du savoir, celle qui se situe non pas en opposition à la science ou à l’Université, mais au-delà. Pour le dire encore autrement, nous n’arrivons pas à l’universel par les mêmes chemins, les nôtres étant ceux qui passent par la singularité de chacun.
 
La loi en préparation sur la psychothérapie permettra-t-elle aux exceptions, aux sans pareils, aux épars désassortis de continuer à vivre ? Hélas, trois fois hélas, il sera dorénavant question de survivre ! C’est que dès l’exposé des motifs, la nuit tombe, froide, obscure, et pour tout dire inquiétante, puisqu’elle assène d’emblée, et ceci en invoquant une science aux forts accents scientistes, que « la psychothérapie n’est pas une profession en soi ». Si nous ne nous reconnaissons évidemment pas dans ce terme de psychothérapie, nous considérons néanmoins que cette suppression, d’un simple trait de plume, de son droit à l’existence n’annonce rien de bon. Cela nous semble même d’une violence excessive, voire extrême, faisant irrésistiblement penser à cette expression célèbre de la grande Hanna Arendt, la banalité du mal. Du mal au normal, l’homophonie est presque parfaite…


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Communiqué

Nous suivîmes avec une vive attention les concertations qui eurent lieu en Belgique, il y a deux ans, sur la loi relative aux professions de soins de santé mentale et leur aboutissement par un vote qui, non seulement n’en excluait aucune, témoignait d’un compromis voire d’un équilibre justement trouvé entre diverse tendances, tout en reconnaissant, surtout, la place d’exception de la psychanalyse et sa distinction de la psychothérapie.

Aujourd’hui, nous sommes profondément inquiets du fait de la remise en question de cette loi et du nouveau projet élaboré en catimini par une femme politique belge, lequel s’avère, de la façon la plus arbitraire qui soit, une attaque insensée contre les pratiques de la parole. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une régression sans précédent sur ce qui fut gagné à force d’échanges et de débats constructifs.

Ce projet, qui se fonde sur une idéologie scientiste et prône des méthodes autoritaires, est une mise au pas de pratiques où la liberté de parole est un principe fondamental pour qu’elles puissent s’exercer.

Ce projet porte atteinte à la liberté de tous ceux qui sont engagés dans ces pratiques, que ce soit du côté des praticiens que de celui des patients.

Ce projet n’est pas seulement l’affaire de nos collègues et amis belges du Kring voor Psychoanalyse van de NLS, de l’ACF-Belgique et de l’Ecole de la Cause Freudienne. Il est aussi l’affaire de ceux qui œuvrent pour que ces pratiques continuent de traiter la souffrance de femmes, d’hommes et d’enfants qui y ont recours.

C’est pourquoi nous apportons notre soutien inconditionnel à ceux qui combattent pour que ce projet ne détruise pas ce qui fut acquis de haute lutte et avec discernement, et pour que le cadre légal des pratiques de la parole ne soit fait ni de contrainte, ni d’exclusion. Le combat qui s’est à nouveau engagé est plus que jamais le nôtre, au regard de ce que nous partageons de plus vif dans notre Ecole, la NLS, soit l’avenir de la psychanalyse au sein de l’Europe.

Président: Yves Vanderveken
Vice-présidente: Lilia Mahjoub


Communiqué


Two years ago we followed with great attention the consultations which took place in Belgium on the law regarding mental health care professions and their outcome in a vote that not only did not exclude any of them, but also testified to a compromise, a rightly found balance even, between diverse tendencies and which especially recognized the place of exception of psychoanalysis and its differentiation from psychotherapy.

Today, we are deeply concerned due to the putting into question of this law and because of the new project secretly [catimini] developed by a Belgian politician, which proves to be -in the most arbitrary manner possible-, a senseless attack against the practices of speech. This is nothing but an unprecedented regression with regards to what was won by dint of exchanges and constructive debates.

This project, based on a scientist ideology and advocating authoritarian methods, is a bringing into line of practices where freedom of speech is a fundamental principle for them to be exercised.

This project violates the freedom of all those engaged in these practices, both of practitioners and patients.

This project is not only the concern of our Belgian colleagues and friends of the Kring voor Psychoanalyse van de NLS, the ACF-Belgium and the School of the Freudian Cause (ECF). It is also that of those who work so that these practices will continue to treat the suffering of men, women and children who access and use them.

That is why we give our unconditional support to those who fight for this project not to destroy what was responsibly and hardly won, and for the legal framework for practices of speech not to be made of constraint or exclusion. The struggle that has once again arisen is our own, today  more than ever, in terms of what we share of more important in our School, the NLS, namely, the future of psychoanalysis in Europe.



 Président: Yves Vanderveken
Vice-présidente: Lilia Mahjoub



Contre le projet de loi sur les professions 
de la santé mentale !

"Le bien dire vaincra"

3.765 amis de la liberté ont déjà signé 
la pétition à 16:57 !!


Tradition européenne et éthique contemporaine 
de la singularité

Par Jean-Daniel Matet
Psychiatre et psychanalyste à Paris, praticien hospitalier honoraire, 
Président en fonction de l’EuroFédération de Psychanalyse

C’est au nom d’un vide juridique qu’un homme politique [1], en 2003 en France, chercha à obtenir une réglementation des psychothérapies. La bataille fut vive, mais après coup, on peut dire qu’une certaine raison a prévalu dans ce texte qui a renoncé à légiférer dans un domaine où les arguments sont techniques et où les amalgames sont dangereux dans un champ fragile par essence, parce qu’il concerne l’intimité de ceux qui se confient aux praticiens. Tout un chacun peut avoir un point de vue sur la folie, sur les manifestations psychiques, les symptômes qui affectent l’âme ou le corps des uns et des autres, point de vue d’autant plus radical qu’il concerne un jugement sur un autre qui nous épargnerait de s’en savoir affecté. Pour autant, cette opinion fait-elle loi ? Peut-on imposer à chaque citoyen la manière de profiter ou de pâtir de l’existence, la façon de manger ou de boire, de se vêtir ou de parler ? Le législateur, dans sa sagesse, marque seulement la limite de comportements déréglés par des modes de jouissance qui nuisent à la sécurité des autres citoyens (conduite en état d’ivresse, menace pour la santé par le tabac ou les drogues…).

Pourquoi la majorité au pouvoir en Belgique veut-elle revenir sur une loi équilibrée approuvée par une majorité des professionnels il y a moins de deux ans ? Madame la Ministre chercherait-elle à créer un vide juridique en posant les jalons d’un texte à préciser plus tard ? La majorité gouvernementale belge prépare-t-elle ainsi l’éradication de toutes les pratiques psychothérapeutiques par la parole, et psychanalytique de surcroît ? Ne vous en mêlez pas, me dira-t-on, c’est un problème de politique intérieure belge, dont on ne peut masquer qu’il prend des allures de revanche après un changement de majorité, où les minorités agissantes d’hier entendent bien gagner aujourd’hui. Comment ne pas saisir que tout ce qui se passe aujourd’hui en Europe ne concerne pas seulement ce qui se passe dans son pays, mais prend des allures de test ici ou là, où le lobbying cherche les points faibles des mesures prises localement pour avancer ses pions ailleurs ?

La rigueur scientifique est souvent sollicitée pour discréditer les pratiques de la parole. Cet argument cherche à ruiner toute tentative de sortir du champ des sciences dures ou des sciences expérimentales pour rendre compte des symptômes humains et de leur traitement. Mais qui peut soutenir la radicalité d’une telle position, qui peut affirmer que la toxicomanie ou les troubles alimentaires ne sont que l’effet d’un dysfonctionnement biologique ? L’entreprise DSM a tenté de donner, à travers la communauté des psychiatres américains, un tel instrument de diagnostic à portée universelle. « Trente-cinq ans plus tard – de l’avis même de Robert Spitzer [2] et de son successeur à la tête du DSM, Allen Frances –, le bilan est loin d’être positif. La simplification de la démarche diagnostique a entraîné une perte considérable des connaissances cliniques chez les praticiens car le DSM III et les suivants sont devenus les manuels de référence pour la clinique et l’enseignement alors que le DSM III était conçu à l’origine pour la recherche pharmacologique et les statistiques épidémiologiques. Par ailleurs, la mise en coupe réglée comportementale des symptômes les a transformés en cibles pour des médications ouvrant toute grande la porte à des conflits d’intérêts et à des sur-prescriptions. Nous avons pu observer que tous les comportements et toutes les émotions sont, petit à petit, entrés dans le champ de la pathologie avec une psychiatrisation outrancière de la vie quotidienne, aboutissant à une sur-prévention et à un sur-diagnostic, en particulier chez les enfants. On ne compte plus les fausses épidémies déclenchées par le DSM (Troubles bipolaires, Autismes, Trouble déficitaire de l’attention, etc.) Tout cela alors que le DSM « n’a aucune validité scientifique établie, ses diagnostics reposant sur de simples consensus d’experts. » [3]

Les chercheurs en neuropharmacologie y ont vu un temps la possibilité de disposer d’un outil commun pour les experts, pour les praticiens et pour les patients eux-mêmes. Alors que la version V est parue, l’échec de cette démarche est souligné par un grand nombre et les crédits alloués à la recherche neuro-psychopharmacologique disparaissent. Certains même, des plus scientifiques [4], mentionnent les études qui invalident l’efficacité réelle des antidépresseurs.

Pour pratiquer la psychiatrie, je ne conteste pas radicalement l’effet des psychotropes, mais nous apprenons à en relativiser les indications et à constater que cet effet est corrélatif à la manière dont l’administration du produit, ses bénéfices ou inconvénients, sont commentés et accompagnés. La question des preuves avancée sur les traces de l’EBM [5] comme la méthode scientifique par excellence pose problème en psychopathologie. Dans un débat récent [6] – le 18 avril dernier –, convoqués par Patrick Landman, président de STOP-DSM, six « psys » – professeurs de psychiatrie ou de psychopathologie, psychanalystes – échangent entre eux et avec la salle, sur le modèle des débats du Maudsley’s Hospital qui ont fait autorité, sur la portée de la preuve en psychiatrie. Tous s’accordent à considérer la spécificité du facteur subjectif qui relativise la preuve dans son caractère scientifique. Effets psychotropes et effets de la parole peuvent venir au rang de preuves, mais la démonstration reste biaisée.

Il apparaît donc que l’attachement à la preuve façon EBM dans le champ de la psychopathologie ressort plutôt de la croyance dans la nécessité d’inclure les psychothérapies dans le champ universitaire et de n’en faire qu’un appendice spécialisé de la médecine, alors que la preuve ponctuelle apportée par telle ou telle technique ne dépend pas d’un savoir universitaire mais d’un champ de pratiques où les associations de formations sont les mieux placées pour en défendre preuves et efficacité. De plus, pourquoi vouloir faire peser sur les budgets publics, particulièrement ceux de la santé qui presque partout en Europe sont en souffrance, la charge de pratiques qui ont trouvé dans leur histoire récente un certain équilibre entre l’offre et la demande ? Certains psychologues, apprentis sorciers, cherchent un remboursement de leur acte professionnel par l’assurance maladie, mais ils doivent savoir qu’ils se précipitent dans un piège dont ils ne sortiront pas. Ils deviendront les agents d’une institution médicale qui cherche à réduire ses coûts et à confier aux non-médecins les tâches qui leur revenaient. Ils deviendront les exécutants d’un dispositif médical où ils n’auront pas voix au chapitre.

La prise en charge de certaines psychothérapies a déjà été obtenue auprès de certaines Mutuelles ou Caisses d’assurance maladie ; vouloir la généraliser, c’est vouloir la faire disparaître. La puissance publique n’a pas les moyens de proposer la prise en charge de toutes les psychothérapies, et sous couvert d’en proposer le remboursement, elle annonce sa disparition pour n’en financer qu’une petite part.

Les traitements par la parole sont solidaires d’une conception de la psychopathologie et de la psychiatrie qui trouvent leurs racines dans l’histoire européenne à travers différents pays. Sans vouloir expliquer tous les passages à l’acte en référence à la radicalisation islamique, rappelons-nous que la contradiction apparente entre l’orientation homosexuelle de l’assassin d’Orlando et sa haine des gays peut trouver sa logique dans une clinique qui aurait pu éclairer sa dérive radicale et inquiéter son entourage, au point de lui proposer des soins. Il y a quelques années, dans la banlieue parisienne, nous avons reçu de tels patients, prévenant ainsi leur passage à l’acte.

Les psychiatres savent bien qu’il n’y a pas d’incidence immédiate de la suspension de leurs moyens d’agir. Elle ne survient que plusieurs années après, comme nous l’avons vu en Italie, comme nous le voyons en France, à constater le nombre impressionnant de personnes sans domicile fixe qui refusent les mesures sociales qui leur sont proposées.

Madame la Ministre, ne trouez pas ce tissu de dispositifs de soins et d’accompagnement qui met tant de temps à se déployer. Nos pratiques interpellent chacun au niveau éthique de son savoir-faire. Les moyens de régulation de ces pratiques existent à travers les ordres professionnels ou les associations reconnues d’utilité publique qui garantissent la formation. Pourquoi détruire ce maillage fin et adéquat qui respecte la possibilité pour chacun de faire entendre et de traiter ce qui le fait souffrir ou l’égare ?

Notes
[1] Accoyer Bernard, Député chef du groupe RPR à l’Assemblée nationale française puis président de l’Assemblée de 2007 à 2012.

[2] Spitzer Robert, Président de la Task Force du DSM III, mort en 2015.

[3] Landman Patrick, sur le blog de STOP-DSM, après la mort de Robert Spitzer.

[4] Gonon F., « Qu’appelle-t-on une preuve en psychiatrie ? », le 8 avril 2016.

[5] EBM : Evident Based Medicine, traduit par « Médecine par les preuves ».

[6] Les débats publics de la psychiatrie d’aujourd’hui et de demain, « Qu’appelle-t-on une preuve en psychiatrie ? », le 8 avril 2016 avec Francis Drossart, François Gonon, Bernard Granger, Éric Laurent, Antoine Lesur, Denis Leguay.



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La situation préoccupante concernant le projet de loi sur les professions de santé mentale en Belgique qui doit être voté prochainement est portée à mon attention.

Alors qu’en 2014 une première loi avait été votée reconnaissant la place d’exception de la psychanalyse, le projet actuel vise à défaire cette loi en vue d’uniformiser et de soumettre le champ psy aux seuls médecins, psychologues et orthopédagogues. Par ailleurs, cette loi veut soumettre les pratiques de soins par la parole à l’idéologie de l’Evidence Based Pratice.

Au nom de l’École de la Cause freudienne, j’exprime mon soutien sans faille à l’action en cours des membres de l’ECF et de l’ACF-Belgique visant à combattre cette offensive qui porte atteinte aux libertés les plus fondamentales.
Paris, le 14 juin 2016

Christiane Alberti,
Présidente de l'Ecole de la Cause freudienne


4.851

signatures sur la pétition du ForumPsy

Plus de 22.000 !

signatures sur l’ensemble des pétitions initiées par des professionnels du champ psy – tant néerlandophones que francophones


Nous n’avons rien à perdre

par Gil Caroz


LQ : Pour l’opinion éclairée, en Belgique comme en France, la situation de la psychanalyse était désormais réglée, donnant en Belgique comme en France aux Écoles et Sociétés de psychanalyse le soin de décider à qui elles confient la tâche d’exercer cette profession singulière. Que s’est-il passé ? 

Gil Caroz : En effet une loi sur les professions de santé mentale a été votée à Bruxelles en avril 2014 dans le cadre d’un mandat gouvernemental de large coalisation de centre gauche. Outre le fait que cette loi, assez subtile, prenait en considération la complexité des offres de soins psychothérapeutiques, elle reconnaissait la spécificité de la psychanalyse, en considérant qu’elle n’était pas concernée par cette loi. Ainsi, la garantie de la formation du psychanalyste est restée en Belgique dans les mains des Écoles de psychanalyse. On constate aujourd’hui que le débat qui a précédé cette loi, et dans lequel nous étions très actifs, a eu pour effet d’ancrer dans l’opinion belge une distinction entre la psychothérapie et la psychanalyse. On peut d’ailleurs lire et entendre dans les médias que la confusion se produit de moins en moins.

Or, depuis lors, des élections ont eu lieu : en automne 2014, un nouveau gouvernement est venu au pouvoir, composé cette fois d’une large majorité de droite essentiellement néerlandophone. Un nouveau projet de loi a été élaboré dans le secret, à partir d’avis « d’experts » et sans représentation adéquate des praticiens du terrain.

À peine la loi précédente était-elle votée, et sans même qu’elle ait pu entrer en vigueur, le nouveau projet de loi, qui sera soumis au vote dans moins d’une semaine, vient défaire l’équilibre délicat qui avait été obtenu. Il s’agit de mettre un champ compliqué au pas d’une « simplification » : tous les « psy » dans le même panier.

Par ailleurs, ce projet de loi entend supprimer le titre de « psychothérapeute », en réduisant cette pratique à un « acte clinique » qui doit répondre aux critères scientistes de l’Evidence Based Practice (pratique fondée sur des résultats prétendument empiriquement et statistiquement contrôlés), et en soumettant le domaine des soins psychiques aux seuls médecins, psychologues cliniciens et orthopédagogues titulaires d’un master. L’hégémonie absolue des universités sur ces nouvelles procédures de formation s’imposerait à tous – comme si un diplôme valait garantie pour une pratique dans le champ psychique.

Les motivations de ce rapt par le nouveau législateur sont multiples. Le conflit communautaire y joue un rôle. C’est une ministre flamande qui détricote une loi d’une ministre wallonne. Mais derrière ce confit communautaire, il y un confit idéologique, entre le scientisme anglo-saxon et une tradition d’humanisme culturel latin. À cela s’ajoute le corporatisme des psychologues cliniciens orientés par les TCC (techniques cognitivo-comportementales) et des questions financières liées au remboursement des soins. 

LQ : Alors que l’Evidence Based Medecine semble partout en déclin y compris aux USA où le DSM lui-même s’effondre (1), pourquoi le ministère belge de la Santé veut-il soudain y soumettre les psychothérapies ?

G.C. : Nous sommes sans doute dans un moment historique qui précède celui des USA sur ce plan. La liberté d’action que nous avons eue jusqu’ici ne permet pas encore de voir les effets de destruction discursive que produit le scientisme. Le projet de loi sur les professions de santé mentale s’inscrit dans le fil de la déclaration de constitution du gouvernement actuel qui stipule enfin pouvoir opérer les réformes empêchées par le pouvoir wallon de gauche qui régnait sur le pays pendant de longues années. C’est aussi un symptôme de la réaction du gouvernement au vacillement social, économique et sécuritaire que nous vivons actuellement en Belgique et ailleurs.

Le nouveau gouvernement opte pour des solutions simplistes et autoritaires, qui rassurent dans le court terme, et préparent un désastre à long terme. Ceci, en jetant de la poudre aux yeux de la population, assurant que dorénavant ce champ sera nettoyé des « charlatans », que les services seront moins coûteux, plus rapides et « prouvés scientifiquement ». Car en effet, l’evidence based donne l’impression que everything is under control, que tout problème a sa solution finale et définitive, et que la science en est la garantie. Toute personne qui a un peu d’expérience de vie sait qu’il n’y a pas de solutions sans failles, que l’absence de solution définitive est inhérente à tout problème. Les politiciens, artisans d’une « pratique impossible », le savent autant que les psychanalystes. Mais ils agissent comme si ils ne le savaient pas. Est-ce parce que ce savoir est insu d’eux-mêmes, ce qui relèverait de l’inconscient, ou est-ce par cynisme et populisme qu’ils agitent ce rêve d’une solution définitive ? Quoi qu’il en soit, ils agissent selon la maxime de Henri Queuille selon laquelle « la politique n’est pas l’art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. » 


LQ : Comment les praticiens belges francophones et néerlandophones entendent-ils réagir à la nouvelle loi d’obédience scientiste, c’est-à-dire qui n’a de la science que l’apparence ?

G.C. : Il n’y a pas une réaction Une, ce qui confirme la complexité du terrain que ce projet de loi méconnaît. Parlons tout d’abord de nous. Ce projet de loi ne parle pas de la psychanalyse, et on est en droit de penser que ce qui a été obtenu par la loi votée en 2014 reste en vigueur. En tout cas, comme je l’ai mentionné plus haut, il est bien clair dans l’esprit d’un grand nombre que la psychanalyse ne peut pas être concernée par une loi qui règlementerait la psychothérapie. C’est ce point que nous, psychanalystes francophones et néerlandophones du Champ freudien, voulons continuer à marteler. 

Par ailleurs, nous menons un combat contre cette loi pour des raisons éthiques. Une loi qui s’attaque à la parole et au droit à la singularité s’attaque aussi à la psychanalyse, même si elle ne la menace pas sur le plan juridique – ce qui est encore à vérifier. Notre combat s’appuie sur le discours de la logique du pas-tout et contre la logique totalisante qui écrase les particularités (2). 

D’autres praticiens, organisés dans des associations de psychothérapeutes, mènent également un combat contre cette loi pour des raisons corporatistes, voulant protéger la reconnaissance du titre de psychothérapeute afin de s’attribuer une part du gâteau des remboursements.

Certains praticiens en Belgique sont satisfaits de cette loi. Il s’agit des psychologues qui s’orientent du scientisme et des TCC, pratiques de dressage qu’il faut considérer comme étant hors du champ des pratiques de parole. Il s’agit dans ce cas du cynisme corporatiste d’un collectif qui voit satisfaire ses intérêts. Ces psychologues sont heureux d’obtenir un statut équivalent à celui des médecins. Ainsi cette loi fait-elle le bonheur de l’Administrateur délégué de la Fédération belge des psychologues justement parce que les psychothérapeutes ne seront pas reconnus comme exerçant une profession distincte de celle des médecins. Ce n’est évidemment pas ainsi qu’il le dit. Le cynisme est poussé à l’extrême dans une déclaration récente par rapport à ce projet de loi qui, selon lui, « signifie que l’on opte résolument pour la qualité et la protection du patient ». 

En ce qui nous concerne, nous, psychanalystes dans le Champ Freudien, sommes heureux d’être du côté d’une action vigoureuse. Nous considérons qu’à chaque fois que le champ de la parole est attaqué, il faut se battre. Nous n’avons rien à perdre, car nous ne demandons pas une reconnaissance de la part du maître. Nous ne faisons qu’exiger un droit à l’association libre et la liberté comme telle. De là, notre force. 

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1: Jean Charles Troadec, « Talk Therapy », Lacan Quotidien n° 556.
2: Laurent E., Lost in cognition, Psychanalyse et sciences cognitives, Nantes, éd. Cécile Defaut, 2008, p. 53

Interview parue initialement dans Lacan Quotidien 590



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Pratiques basées sur preuves 
(evidence based practices
et le rejet de la subjectivité

Entretien entre le Professeur Dr I. Devisch 
(membre du Conseil Supérieur de la Santé)
et Nathalie Laceur

Extraits[1]

Ignaas Devisch est professeur d’éthique, de philosophie et de philosophie médicale à l’Université de Gand et à l’École supérieure « Artevelde ». En vue de la parution de son livre « Ziek van gezondheid. Voor elk probleem een pil ? » (« Malade de la santé. Une pilule pour chaque problème ? »), en 2013, il a récolté une série d’avis critiques, issus des domaines de la médecine, la psychologie et la sociologie, qui soulignaient la médicalisation de notre société. Depuis mars 2014, il fait partie du Conseil Supérieur de la Santé.

«  Concernant les problèmes psychiques, 
qui sont toujours complexes, 
le modèle evidence based est bancal » 


Modèle evidence based et le rejet de la subjectivité

NL : Il existe diverses manières d’examiner l’efficacité d’une pratique. Le Conseil Supérieur de la Santé donne la préférence aux statistiques de la méthodologie evidence based et recommande donc les pratiques evidence based. Celles-ci sont, je cite : « des pratiques validées par la recherche ou des pratiques basées sur les résultats ou les preuves se référant à la littérature scientifique ». [2]

ID : Concernant la notion evidence based, j’ai souligné il y a quelques années que l’on suppose que le E de Evidence peut être automatiquement transféré à un patient unique[3]. Sans doute peut-on tirer des conclusions générales, mais il reste qu’il y a un patient, et que celui-ci est unique, singulier, qu’il représente toute une richesse que les chiffres, seuls, ne peuvent pas traduire. Le singulier ne peut pas se caser dans une série statistique, et pour moi, c’est là que se situe l’erreur majeure dans le raisonnement. Dès que l’on fait de la recherche evidence based concernant les problèmes psychiques, qui sont toujours complexes, le modèle evidence based est bancal. L’application du modèle EB aux problèmes psychiques mène, à mon sens, à l’appauvrissement de l’aide, puisque toute la pointe du problème individuel manque. Expertise based pourrait être un complément bienvenu à l’evidence based. Les deux ne doivent pas s’exclure ; ils peuvent être complémentaires.

NL : En fait, voulez-vous dire que le modèle evidence based est impossible à appliquer pour définir ce que sont les « bonnes pratiques » ?

ID : Non, ce n’est pas ce que je dis. Je dis qu’il faut considérer la diversité des soins et je dis que, sauf évidence, il y a encore beaucoup d’autres choses qui rendent possible une intervention psychosociale justifiée : établir la confiance, parler, développer l’expertise clinique. Ce serait tout de même absurde de ne pas tenir compte de tout cela. Cela ne me fait pas problème que l’on fasse de la recherche dans sa généralité en termes de : y a-t-il quelque chose à dire en général à propos d’un certain trouble ? Mais cela ne dit encore rien à propos de toutes ces personnes particulières que l’on classe dans la catégorie de ce trouble. Il faut partir du patient. Tant que l’on ne prend pas en considération la composante du vécu, la subjectivité de la personne, on ne pourra jamais faire plus que combattre quelque chose au niveau du symptôme. On peut parfaitement combattre un symptôme pendant longtemps, mais cela ne résout rien. Pouvons-nous, au vingt et unième siècle, voir enfin que cette subjectivité est un élément constitutif de la science et non un obstacle, car c’est de cela qu’il s’agit : la subjectivité est constitutive d’une bonne science. Dès que l’on travaille avec des personnes, on a affaire à de la subjectivité. Point.

NL : Pourtant, dans le Rapport du Conseil Supérieur de la Santé la « scientificité » et le modèle evidence based vont toujours de pair. La conséquence en est que la psychanalyse, qui, en effet, ne manie pas la méthodologie evidence based pour évaluer sa pratique mais opte sans détour pour la méthode clinique, et plus précisément pour la singularité de l’étude de cas, est écartée comme « non consensuelle ».

ID : Oui, c’est une chose que jamais je ne soutiendrais, parce que la science est davantage que le modèle evidence based, et parce que la science vit aussi de dissensus – et certainement dans le domaine médical. Dès que l’on travaille avec des êtres humains, il y a un facteur d’incertitude ou de non définissable et, qu’on le veuille ou non, nous avons à nous en accommoder. Exclure une pratique qui prend le vécu subjectif comme point de départ pour toute forme d’intervention psychosociale… je ne sais pas ce que l’on veut obtenir avec cela. Cette pratique doit évidemment aussi pouvoir se légitimer, elle doit pouvoir montrer une efficacité clinique et doit s’inscrire dans le champ de la discussion scientifique. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra se distinguer de toutes sortes de circuits alternatifs qui veulent toujours se dérober à cet examen sous prétexte que quelque chose marche parce qu’on y croit. Si la psychanalyse se prend elle-même au sérieux, elle doit fortement s’en distancier. De plus, je le répète, nous devons toujours supposer que le terrain psychosocial présente un « objet de recherche » tellement complexe qu’il n’atteindra jamais d’emblée un consensus, sauf s’il amène artificiellement quelques facteurs dans un laboratoire, mais en quoi cela nous avancerait-il ? Il n’est pas difficile de trancher dans un débat concernant la gravité terrestre, mais par contre, lorsqu’on développe la science, l’expertise concernant ce que vit un être humain, il faut prendre cet être humain comme point de départ. Quelle folie de penser que l’on pourrait y échapper !

Traduction Monique de Buck

Notes
[1] L’entretien dans son intégralité est à lire dans INWiT 12, novembre 2014 (NL).
[3] (2009) Devisch Ignaas and Murray Stuart, We hold these truths to be self-evident: Deconstructing ‘evidence-based’ medical practice (Journal of Evaluation in Clinical Practice, 15: 950-964)


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24 de junio de 2016

Del nachträglich freudiano a la extimidad lacaniana, por Lucas Leserre


Uno: La máquina del tiempo

Freud rompe con la filosofía kantiana al inventar un inconsciente que podríamos considerar como una máquina del tiempo, ya que el tiempo no es para él ni una categoría a-priori ni tampoco tiene representación en el inconsciente.

El tiempo es movimiento, el fluir del río heracliteano es la metáfora por excelencia del tiempo en su devenir constitutivo.

La máquina temporal que Freud construye se caracteriza por varios movimientos que la distinguen de toda otra idea sobre el tiempo. Uno de ellos es la “fijación” -siempre considerada por Freud en términos libidinales[1]-, es decir, esta máquina temporal inconsciente puede quedar fijada en algún estadio, en alguna escena, o la misma repetición de una acción (por ejemplo, el chupeteo en el caso Dora) puede dejar marcas de fijación, como así también lo puede hacer una enfermedad orgánica. Desmontemos la lógica freudiana: la pre-condición somática es “la intensa activación de esta zona erógena a temprana edad es, por tanto, la condición para la posterior solicitación somática”[2], a la cual, secundariamente, se le sueldan, “soldadura” dice Freud, los diversos sentidos que aportarán las fantasías -metáfora de lo que para Freud será posteriormente lo que constituirá el concepto límite entre lo psíquico y lo somático: la pulsión. Estas dos partes del síntoma histérico, dirá Freud, son como un odre viejo que se llena de vino nuevo. O, también, es como el cauce y el río, una vez que se abre un cauce es difícil que el río vaya por otro lado. Como vemos la metáfora del río se impone cuando se habla del tiempo[3].

Podríamos decir que la intuición de Freud fue directamente primero al núcleo, al nudo entre inconsciente-tiempo-cuerpo. Anticipa -en cierto modo- con su concepto de fijación al parlêtre lacaniano al “soldar” en el mismo movimiento temporal al inconsciente y al cuerpo -para Jaques-Alain Miller el término fijación designa la conexión del Uno y del goce planteada por Lacan al final de su enseñanza[4].

Otro de los movimientos de esto que hemos dado en llamar la máquina del tiempo es el famoso nachträglich freudiano. Este adjetivo de uso corriente en la obra de Freud con respecto a la temporalidad y a la causalidad (Nachträglichkeit es el sustantivo), fue destacado por Lacan (après coup en francés) quien le otorgó un valor conceptual. Traducido como “a posteriori” en español (en realidad es traducido de muchos modos, lo cual fue una de las razones por las que pasó desapercibido hasta Lacan), es utilizado por Freud en tanto “resignificación”, es decir, algo adquiere un sentido nuevo, algo que fue placentero en su momento, en su recuerdo puede devenir displacentero. Con esta misma modalidad temporal, que rompe con la dimensión lineal del tiempo, Freud da cuenta del origen de la conciencia de culpa en la humanidad, referido en su mito del asesinato del padre en su obra “Tótem y Tabú”: “Lo que antes él había impedido con su existencia, ellos mismos lo prohibieron ahora en la situación psíquica de la «obediencia de efecto retardado {nachträglich}»[5].

Muchos conceptos freudianos están construidos teniendo como base esta idea del tiempo ajeno a toda linealidad: el concepto de regresión, su noción de agieren, de compulsión a la repetición, sus desarrollos sobre la memoria: recuerdo encubridor, huella mnémica, etc.

Por su lado Lacan, en el momento en que su elaboración alcanza el mayor grado de significantización del goce, como lo expresa Jacques-Alain Miller, lleva al extremo lo que Freud elaboró como primario y secundario, y le otorga así un valor radical y fundamental a esta máquina del tiempo inconsciente, ya que la ubica como una de las tres propiedades de la “cadena significante”, es decir, la articulación mínima de dos significantes, S1 y S2 en su escrito “De una cuestión preliminar a todo tratamiento posible de la psicosis” donde afirma: “la producción de una cadena significante […] toma como tal una realidad proporcional al tiempo”[6].

Al tener como fundamento de la experiencia analítica la “re-significación” freudiana produce una ruptura con la teoría clásica de la comunicación y su apotegma “el emisor recibe su propio mensaje en forma invertida”, otorgándole, en el mismo golpe, un peso fundamental a la acción del analista: “Así, es una puntuación afortunada la que da su sentido al discurso del sujeto. Por eso la suspensión de la sesión de la que la técnica actual hace un alto puramente cronométrico, y como tal indiferente a la trama del discurso, desempeña en él un papel de escansión que tiene todo el valor de una intervención para precipitar los momentos concluyentes”[7]. Así como unos años más tarde aparecerá, como dato fundamental de la dirección que importa en la experiencia analítica, el vector retrogrado de su grafo del deseo, aquel que engancha al pez en su nado vivo y que, situado en A, lugar del tesoro de los significantes, el analista resignificará el discurso del sujeto.

Dos: Lacan y la extimidad

Aunque podemos encontrar un fuerte antecedente en el concepto de unheimlich freudiano y en su idea del síntoma como un “cuerpo extraño”, Lacan deja caer de su boca solamente dos veces el neologismo: extimidad [8]. Se produce así la operación contraria pero que tiene el mismo efecto. Uno, Lacan, descubre en la obra de Freud, en el uso común y corriente de un término, lo que constituirá la estructura del tiempo de la experiencia analítica; el otro, Jacques-Alain Miller, al revés, pesca en el discurso de Lacan una palabra, un término inventado y usado solo un par de veces, el pez que será el comienzo de ese mar de peces que será la topología lacaniana. Los dos elevan a la categoría de concepto aquello que había pasado desapercibido.

Miller capturó el término extimidad y dio cuenta de él en su curso de 1984-85, definiéndolo al comienzo como “lo más íntimo pero en el exterior”[9].

Con este neologismo Lacan, valiéndose de la vieja banda de Moebius, nombra un espacio no-convencional, donde se pasa de lo exterior a lo interior sin saltos, algo que puede estar adentro y a la vez afuera.

Es evidente que la topología cautivó mucho más a Lacan que a Freud, y es tan así que podemos encontrar rastros de esta fascinación a lo largo de toda su enseñanza. Con este término Lacan invita a pensar que hay una estructura que incluye en su interior algo que no es del mismo orden, de la misma factura, que esa estructura. Así Miller en su curso Extimidad distinguirá y hará desfilar y serán desmenuzados los éxtimos das Ding, el pequeño a y, finalmente, el analista -claro, si Lacan dice que el analista ocupa el lugar del objeto a, es “lógico” que sea éxtimo.

Las cuestiones que se van planteando a lo largo del curso son del orden siguiente: ¿el A tiene el objeto o es el objeto? O, ¿el objeto a es el agujero o lo es sus envoltorios? A partir de ahí recorrerá diversos estatutos del objeto: su vertiente agalmática como causa de deseo; su estatuto de positividad como sustancia de goce, plus-de-goce y también como extracción del cuerpo.

La propuesta milleriana es recorrer el camino wittgensteiniano “the meaning is the use” y a partir de ahí, en su primera clase, invita a pensar varios estatutos de lo éxtimo.

De este modo, plantea al inconsciente como éxtimo, es decir sin profundidad, con el que se tiene una relación de ajenidad ante sus formaciones: precisamente, la sorpresa ante un lapsus es una de las manifestaciones de esta ajenidad. Como consecuencia no tiene lugar el imperativo socrático “conócete a ti mismo”, pues el concepto de éxtimo desbarata cualquier ilusión de yo soy yo.La extimidad es una fractura constitutiva de la intimidad”[10] -si aparece algo del orden de lo éxtimo en el espejo, por caso el objeto a, se cae el velo, es decir, la ilusión de la identificación con la imagen de uno mismo.

Respecto al inconsciente, Miller también señala su carácter de éxtimo. Esta vertiente del inconsciente aparece en la enseñanza de Lacan a la altura del Seminario 11 cuando se empieza a separar del “inconsciente de Freud”, o como lo escribe en “Posición del inconsciente”: “Hiancia, latido, una alternancia de succión para seguir ciertas indicaciones de Freud, de esto es de lo que tenemos que dar cuenta, y con ese fin hemos procedido a fundarlo [al inconsciente] en una topología. La estructura de lo que se cierra se inscribe en efecto en una geometría donde el espacio se reduce a una combinatoria: es propiamente lo que se llama borde. […] Se da uno cuenta de que es el cierre del inconsciente el que da la clave de su espacio, y concretamente de la impropiedad que hay en hacer de él un dentro[11].

En torno a la extimidad del objeto, aquí también se apoya en el seminario de los cuatro conceptos al encontrar en la formulación: “Te amo, pero porque inexplicablemente amo en ti algo más que tú, el objeto a minúscula, te mutilo”[12]. Se trata de algo del orden del ser, ya no tanto el sujeto marcado por su falta en ser, sino que es el ser lo que es puesto en relieve, la positividad se vuelve protagonista. Esta vuelta de timón exige que el ser, el sujeto ceda algo, que ceda algo como en el sacrificio. Más aún “la extimidad implica que el sujeto no es más que lo que él cede o sacrifica”[13].

Tres: Baltimore al amanecer

Las coordenadas cartesianas de espacio y tiempo quedan revertidas en la experiencia analítica. La flecha del tiempo se perdió en el horizonte de la ficción, y la división del espacio en adentro y afuera no alcanzó cuando Lacan inventó el objeto a con su propiedad de extimidad.

Si para Borges la sustancia de la que estamos hechos es el tiempo, y para Lacan es el goce, decir queel inconsciente es Baltimore al amanecer” implica apuntar de algún modo a una cita donde se dé la conjunción del tiempo, nuestra materia, nuestro sujeto, nuestra estofa, con el goce siempre encarnado.

¿Cómo llegar a esa cita siempre fallida? Respondemos con Lacan, cuando en su seminario Momento de Concluir” nos habla de una función del analista que es la de forçage. Sustantivo que en general suele traducirse como activación”, que quiere decir, por ejemplo: cultivar una planta fuera de temporada. La idea es forzar” algo en un momento que no es el políticamente correcto, adecuado, conveniente, sino que es, si puedo decirlo así, un extemporáneo, un fuera de tiempo, una dimensión que no apela al cronos clásico sino a un tiempo éxtimo.

El psicoanálisis, el inconsciente, su invención obligan a una topología, exigen situar los datos de la experiencia en una topología. Si la intuición de Freud lo llevó más allá del télos del tiempo y su dirección siempre por delante, una intuición central en Lacan fue la extimidad, o tal vez, su extimidad. Extimidad que lo llevó a decir que “el inconsciente es Baltimore al amanecer”[14] señalando esa conjunción tiempo y espacio.



[1] El término Fixierung alcanza su mayor conceptualización por parte de Freud en los años entre 1912-1914, tomando un lugar central en el desarrollo del caso Schreber en Obras Completas, t. XII, Buenos Aires, Amorrortu, p. 57.
 [2] Freud, S., (1900-1905) “Fragmento de análisis de un caso de histeria (Dora)” en Obras Completas, t. VII, Buenos Aires, Amorrortu, p. 47.
 [3] El gran y polisémico término alemán: Trieb cuenta entre sus numerosas acepciones una que implica la idea de algo que propulsa el agua, de ahí que nos encontramos en su obra con expresiones como “oleada pulsional”, “marea alta de libido”, etc. Cf. Hanns, L. A. (2001) Diccionario de términos alemanes de Freud, Buenos Aires, Lohlé-Lumen.
[4] Tema desarrollado en su curso “El ser y el Uno”, clase 9, 30 de marzo de 2013, inédito.
 [5] Freud, S., (1912) “Tótem y Tabú” en Obras Completas, t. XIII, Buenos Aires, Amorrortu, p. 145.
 [6] Lacan, J., (1958) “De una cuestión preliminar a todo tratamiento posible de la psicosis” en Escritos 2, Buenos Aires, Siglo XXI, 2. ed. revisada, 2008, p. 510.
 [7] Lacan, J., (1953) “Función y campo de la palabra y del lenguaje en psicoanálisis” en Escritos 1, Buenos Aires, Siglo XXI, 2. ed. revisada, 2008, p. 245.
 [8] Lacan, J., (1960) La ética del psicoanálisis, El Seminario, libro 7, Bs. As., Paidós, 1988, p. 171.
                     
Lacan, J., (1969) De un Otro al otro, El Seminario, libro 16, Bs. As., Paidós, 2008, p. 206.
[9] Miller, J.-A. (1985) “El objeto en el Otro” en Extimidad, Buenos Aires, Paidós, p. 14.
 [10] Miller, J.-A. (1985) “El objeto en el Otro” en Extimidad, Buenos Aires, Paidós, p. 17.
 [11]Lacan, J., (1964) “Posición del inconsciente” en en Escritos 2, Buenos Aires, Siglo XXI, 2. ed. revisada, 2008, p. 798. (el subrayado es propio)
[12] Lacan, J., (1964) Los cuatro conceptos fundamentales del psicoanálisis, El Seminario, libro 11, Buenos Aires, Paidós, 1987, p. 276.
[13] Miller, J.-A. (1985) “El objeto en el Otro” en Extimidad, Buenos Aires, Paidós, p. 22.
[14] Lacan, J. (1966) “Conferencia en Baltimore”, inédito.