3 de marzo de 2015

PAPERS Nº 1 - AMP 2014-2016. L'EXPÉRIENCE DU CONTRÔLE, par Laure Naveau


L’analyste comme sinthome 

Dans la perspective du prochain Congrès de l’AMP sur le thème, proposé par Jacques- Alain Miller, de L’inconscient et du corps parlant (1) comment saisir, comment attraper l’expérience du contrôle, du point de vue de ce corps parlant? 

Il arrive en effet que des affects – l’embarras, l’inquiétude, le souci – encombrent l’analyste dans son acte, sans qu’il s’en aperçoive. Et il n’est pas rare que ce soit lors du contrôle, dans le moment même du récit du cas qu’il fait à son contrôleur, que cela lui soit révélé, lorsque le corps parlant de l’analyste, en tant que parlêtre, se manifeste comme affecté par la langue. 

C’est alors ce corps affecté que l’analyste découvre qu’il apporte au contrôle, et c’est cette découverte qui va lui servir de boussole pour rectifier son acte. 

Lors de la première soirée de la Commission de la Garantie à l’ECF le 2 décembre 2014, Esthela Solano a souligné que c’est bien souvent l’empathie, la compréhension, la solidarité discrète avec son patient, qui peuvent, malgré lui, entraîner l’analyste dans ce qu’elle appelait finement « les embrouilles de la mentalité ». 

De son côté, Marie-Hélène Brousse a évoqué la position d’aveuglement dans laquelle peut se trouver, à son insu, l’analyste face à certains patients, et comment le contrôle peut le dégager de cette position, dans une sorte de réveil. 

Il se trouve que ces affects, ces embarras, ces vibrations du corps de l’analyste, peuvent survenir, par exemple, lorsque l’analyste parle à son contrôleur d’une adolescente qui peine à trouver sa place au sein d’une constellation familiale trop symptomatique, et qu’elle risque, du même coup, de s’en éjecter trop violement ; ou bien lorsque ce même analyste lui parle, en contrôle donc, d’une patiente dont l’enfant s’est lui-même mis en danger vital, et qu’elle a ainsi failli le perdre. Dans ces deux cas, il est apparu qu’à un moment tout à fait imprévu du contrôle, la voix de l’analyste en contrôle a vibré d’une façon telle que l’émotion s’y est entendue. 

L’analyste contrôleur a alors pratiqué, sans rien dire, des séances de plus en plus courtes. Et il s’est avéré que ces coupures répétées dans le récit du cas, ont permis une rectification de la position de l’analyste qui a dès lors cessé, par exemple, de s’intéresser à l’enfant symptôme d’un autre corps, et a pu ainsi s’interposer par rapport à cette jouissance en trop de sa patiente avec son enfant. Par exemple, en trouvant les mots qu’il fallait, pour qu’elle consente à le conduire chez un autre psychanalyste avec lequel, à l’occasion, elle pourrait s’entretenir de son enfant. 

À partir de cette expérience, c’est précisément à ce prix-là, celui de la coupure des séances de contrôle, qu’un bon usage du sinthome est devenu possible – au sens où l’analyste, ainsi que J.-A. Miller l’indiquait dans son Cours (2) « Choses de finesses... », peut ainsi devenir lui-même un sinthome pour son analysant. Pour cela, disait-il, il lui faut « savoir jouer à l’événement de corps ou au semblant de traumatisme », tout en s’y soustrayant, afin que, par ce sacrifice de jouissance, il devienne lui-même, pour son patient, un « bout de réel ». Jouer tout en refusant la jouissance du jeu, en quelque sorte. C’est un sacrifice, un sacrifice de jouissance, car, lorsque nous sommes touchés, émus, par le dire de l’autre, « lephallus est dans le coup », notait encore J.- A. Miller. Et c’est cet en-trop de signification phallique que l’expérience du contrôle peut alors être amenée à réduire. 

De la même façon, soulignait-il, pour que sa parole acquière de la puissance, pour qu’elle puisse être « créationniste », il faut que l’analyste en contrôle apprenne à se taire. Il faut « que sa parole soit rare afin qu’elle puisse porter, afin qu’elle puisse retenir l’attention du patient » (3), même si, comme Lacan l’a indiqué dans son texte sur l’esp d’un laps (4), quand on y porte attention, à sa parole, on n’est plus dans l’inconscient. Or, pour parvenir à cette rareté de la parole, il faut, me semble-t-il, dans sa propre analyse, s’être soi-même distancié du sens, du trop de sens qui affecte le parlêtre et supporter le réel qui, dès lors, surgit de cette distance, de ce hiatus entre l’inconscient et le sens, sans plus s’en défendre par aucun affect du corps parlant. Et cependant, faire preuve d’une présence incarnée. 

Ainsi, l’analysante dont l’enfant était en danger, s’est-elle remise à parler de son corps à elle, de son corps de femme que, par ailleurs, elle rejetait, un corps marqué lui-même par la jouissance perverse d’un autre qui avait fait événement de corps dans son enfance. Le rejet de cette jouissance traumatique s’était dès lors déplacé vers le rejet de son enfant, répétant ainsi la malédiction familiale sur plusieurs générations. 

Le point vif soulevé par la question de l’affect serait alors, me semble-t-il, que l’analyste parvienne, par l’intermédiaire du contrôle, à obtenir de lui-même qu’il se désiste de toute intention, qu’il se fasse,comme le formulait J.-A. Miller dans son Cours, « plus humble »(5). 

Pour aller au-delà du désir de l’analyste qui, dès lors, serait encore un en-trop, il s’agirait alors de savoir se faire, soi-même, sinthome de son patient. Dans une sorte d’ascèse, de « tao de l’analyste », ainsi qu’Éric Laurent l’avait indiqué dans son commentaire mémorable de Lituraterre (6), il s’agirait, en fait, de « savoir se tenir à sa place, là où il y a eu rupture, là où il y a eu cassure ». 

Savoir, donc, se tenir là, à la place du sinthome, de l’irréductible du sinthome, du trait du Un qui se réitère, mais pour un autre que soi ! Devenir un nom de symptôme, en quelque sorte. 

Et c’est à la lumière de cette nouvelle perspective que l’on pourrait aussi relire la proposition plus ancienne de Jacques Lacan, au sujet de l’acte analytique : C’est « à la limite de l’incurable du sujet » que l’analyste s’offre à reproduire « ce dont il a été délivré »(7). Il se soustrait en effet à toute passion, à tout affect, au-delà, donc, de la crainte et de la pitié, jusqu’à lui-même, par sa présence, « produire cet incurable ». Cela pourrait se traduire par: être là où l’analyste saurait se faire la clé de la jouissance perverse de son patient, mais pour qu’elle soit inefficace et pour, cette clé, « savoir la retirer »(8), précisait-il. 

L’expérience du contrôle comme « expérience des problèmes que l’exercice de la psychanalyse fait lever chez l’analyste », indiquait Jacques-Alain Miller dans ce Cours qui porte sur le bon usage dusinthome(9), serait ainsi l’occasion de faire toucher à l’analyste que, pour qu’il y ait rencontre, au sens analytique, avec son patient, l’analyste doit se garder de quelque chose, de comprendre quelque chose, de répondre à quelque chose, de vibrer trop aux mots qu’il entend. Car le drame de l’analyste serait d’en être affecté masochistement, disait Lacan (10), au risque d’être maltraité par ses patients.

Mais surtout, notait J.-A. Miller, au risque de ne pas réussir à « laisser être ce qu’il y a de plus singulier chez son patient », son incomparable, hors de toute norme et de tout diagnostic « où l’on rêverait de l’inscrire »(11). 

Alors, et pour conclure sur ce qui nous occupe aujourd’hui de l’expérience du contrôle, il me semble que, dans cette expérience réitérée de la coupure au cours de la séance de contrôle, qui répète le hiatus entre l’inconscient et le sens, il se peut, à l’occasion, se toucher ceci que, oui, l’analyse est une pratique sans valeur telle que Lacan y aspirait. 

Mais c’est pour la raison que c’est, en fin de compte, la langue, ou plus exactement, la rencontre de la langue et du corps en tant qu’événement de corps, qui affecte le corps du parlêtre. 

Et cette rencontre, pure jouissance hors sens, peut apparaître, à l’occasion ducontrôle, comme la seule clé qui vaille, son réel même, dans le sillage duquel l’analyste en tant que sinthome, va s’inscrire, hors des sentiers battus, et y accueillir la singularité pure de son patient. 

Notes:
1 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n° 88, octobre 2014, p. 104 à 114
2 Miller J.-A., Choses de finesse en psychanalyse, Cours de l’orientation lacanienne 2008-2009, séance du 17 décembre 2008, inédit.
3 Miller J.-A., L’être et l’Un, Cours de l’orientation lacanienne 2011, séance du 11 mai 2011, inédit.
4 Lacan J., « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.
5 Miller J.-A ., L’être et l’Un, op. cit., séance du 11 mai 2011.
6 Laurent E., « Le tao de l’analyste », intervention au Cours de J.-A. Miller, L’expérience du réel dans la cure analytique, Cours de l’orientation lacanienne 1998-1999.
7 Lacan J., « L’acte psychanalytique », Autres Écrits, op. cit., p. 375.
8 Ibid., p. 380. 
9 Miller J.-A., Choses de finesse en psychanalyse, Cours de l’orientation lacanienne 2008-2009, séance du 17 décembre 2008, inédit.
10 Lacan J., « De la psychanalyse dans ses rapports à la réalité », Autres écrits, op. cit., p. 359 : « Il (l’analyste) ne partage avec lui (celui qu’il y guide – dans l’analyse) qu’un masochisme éventuel, de la jouissance duquel il (l’analyste) se tient à carreau. »
11 Miller J.-A., L’être et l’Un, Cours de l’orientation lacanienne 2011, séance du 11 mai 2011, inédit.
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