8 de junio de 2015

LACAN QUOTIDIEN. LA GUERRE, LES CORPS, LA VIE*, par Laura Sokolowsky

Nous n'abordons pas le thème de la guerre 
en historiens ou en spécialistes 
de géopolitique, nous avons une pratique de la psychanalyse orientée par l’enseignement de Jacques Lacan et de Jacques-Alain Miller. Nos développements sur la guerre s’appuient par conséquent sur des concepts lacaniens tels que le ternaire RSI, la jouissance, l’objet a, la dimension de l’acte, la lalangue.

Quelle défnition analytique donner à la guerre en tant qu'elle interroge, comme Éric Laurent le précise dans la postface de La Psychanalyse à l’épreuve de la guerre, « les limites actuelles de notre discours »1. Ce thème est-il d’actualité parce qu'il permet l'avancée du savoir en psychanalyse, les rapports entre le corps et la jouissance, la pulsion et le signifant, le trauma et la fction ? Nous avons souhaité mettre l’accent sur la notion de discours. Comme Bénédicte Jullien le souligne, on part en guerre pour des discours : « le signifant maître qui ordonne le discours peut aussi bien organiser la civilisation que sa destruction » 2. La guerre comme effet de discours s’appréhende comme la prise du signifant et de ses effets sur les corps parlants, comme l’appel au sacrifce que ces signifants engendrent, comme support de la demande de mort logée au cœur de toute pulsion. La propagande qui pousse à l’extrême violence vérife que les effets de la guerre sont des effets de discours.

Ainsi du signifant-maître de la rationalité. Le sociologue Zygmunt Bauman a récusé l’idée commune selon laquelle l’Holocauste démontre l’incapacité de la civilisation à contenir les tendances naturelles et morbides de l’être humain. Une interprétation plus crédible est celle du recours à la rationalité comme principe organisateur de la civilisation. De là, « l’effcacité pratique du plus chéri des produits de la civilisation : sa technologie, ses critères rationnels de choix et sa tendance à subordonner pensée et action à la pragmatique de l’économie et de l’effcacité »3 dans la mise en œuvre de l'extermination. C’est le monde rationnel de la civilisation qui a rendu imaginable et réalisable la machine de mort actionnée par une administration planifée, une bureaucratie minutieuse, une industrie de pointe, une comptabilité performante. Trouvant sa justifcation dans le contexte d’une société parfaite dotée d’un plan d’exécution programmé, le racisme illustrait « la conviction qu’une certaine catégorie d’êtres humains ne peut être incorporée dans l’ordre rationnel de la société, quels que soient les efforts déployés en ce sens », d’après Bauman4. La guerre est le fait de corps parlants assujettis à des signifants-maîtres et insérés dans le lien social que nous désignons, avec Lacan, discours. La guerre s’appuie toujours davantage sur celui de la science pour la production d’armements et la gestion la plus effcace possible de tous les moyens de destruction. La guerre n'est pas le retour à un état de nature antérieure à la civilisation, elle en est la face obscure.

Par ailleurs, il est admis que la guerre s'éloigne aujourd'hui de la défnition classique d'un affrontement direct et déclaré entre deux États ennemis. Le modèle du confit, concept analytique s'il en est, entre deux entités défnies aux territoires extérieurs l'un à l'autre, n'est guère pertinent. Les formes conventionnelles du combat sont bouleversées par les techno- sciences qui viennent brouiller les assignations territoriales. La topologie de la guerre a changé, elle n'a plus d’intérieur ni d’extérieur. La nomination et la localisation de l'ennemi s'avèrent d'autant plus urgentes et impératives.

De même, les frontières sémantiques entre guerre et terrorisme semblent foues, si ce n'est que la production de terreur s'attacherait encore au terrorisme. Les attentats du 11 septembre 2001 en sont le paradigme, dans la mesure où l’événement a produit une rupture inattendue de la trame du sens. La psychanalyse n'est pas non plus ici en terrain inconnu : l'abord du réel en tant qu'exclu du sens vient nous servir de boussole.

La guerre de position, où l'on reprend armes à la main, heure par heure et mètre par mètre, un périmètre donné, est quelque chose de connu. La guerre contre des réseaux sociaux qui, comme J.-A. Miller le précise, n'attendent pas la mise en présence des corps pour se constituer, s'avère plus complexe à mettre en œuvre. Ces groupes d'un type nouveau, cette nouvelle forme de socialité, nous incite à « ajouter un chapitre à la Massenpsychologie de Freud » 5. Peut-on faire la guerre dans le cyberespace ?

Certains, dont le philosophe Jürgen Habermas, estiment que le terrorisme global viserait moins la destruction du corps de l'ennemi que la production d'un sentiment de choc et d'inquiétude généralisée. La grande sensibilité de nos sociétés complexes à la destructivité offrirait, selon lui, « des occasions idéales à une rupture ponctuelle des activités courantes, capable d’entraîner à moindre frais des dégâts considérables » 6. Si l'effet recherché est celui d'une sidération et d'une rupture dans la routine de la vie, une attaque informatique serait plus effcace et plus ruineuse qu'une bombe ou qu'un avion lancé sur un building, paralysant toutes les activités sociales, économiques et militaires d'une société donnée. Cette rupture dans la continuité du sens suppose pourtant que la trame de la vie puisse être continue et linéaire, la discontinuité de l’événement faisant coupure.

Ceci appelle deux remarques. La première est celle de la volonté de destruction des corps inhérente à toute guerre. La Psychanalyse à l'épreuve de la guerre met l'accent sur la dimension sadienne de la volonté de jouissance qui vise la disparition des corps. La paralysie et la rupture de l'échange d'information, si grandes et si ruineuses soient-elles, ne semblent donc pas suffre.

La seconde remarque se rapporte à la guerre en tant qu'elle modife le rapport conventionnel à la mort. Selon Freud, la mort fait l’objet d’un démenti, elle n’a qu’un contenu négatif, celui de la suppression ou de la négation de la vie. La mort n’a pas de représentation dans l’inconscient et « personne au fond ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est convaincu de son immortalité »7. C’est l'opération du démenti, mécanisme de défense où le sujet refuse une perte de jouissance liée au manque de l’Autre et à la castration : la mort, on n’y pense pas dans les petites affaires de la vie de tous les jours. On n’en veut rien savoir. La mort se présente comme un savoir impossible et la vie, comme un bien que l’on protège en le mettant de côté. C’est la vie qu’on ne mise pas. En ce qui concerne la mort des autres, nous faisons comme s’il s’agissait d’une malchance, d’un accident, d’une contingence. Une accumulation de décès nous apparaît comme quelque chose d’effroyable, précise Freud au printemps 1915. C’est la vie que l’on retire du jeu pour ne la perdre. Pas de risque, pas de jouissance. Mais avec la guerre, les hommes meurent en masse et cela modife la logique de la mort qui n'est plus un phénomène rare et exceptionnel : « La mort ne se laisse plus dénier, on est forcé de croire en elle »8.

Dans le séminaire D’un Autre à l’autre, lors de la séance du 20 novembre 1968, Lacan relève que notre mort n’est jamais séparable de ce que nous pouvons en dire. C’est un effet de discours et c’est pour cela que nous en avons toujours une idée falote. Se référant à la vie portée par le corps et qui s'incarne dans le corps sur lequel le langage se branche, Lacan ajoutera un peu plus tard qu'il n'est pas impensable que le langage soit fait pour ne pas penser à la mort, qui est la chose la moins pensable qui soit 9
 
Si le monde n'est que le rêve de chaque corps, ainsi que Lacan le dit, la guerre serait-elle le rêve collectif d'atteindre au savoir absolu en détachant la vie des corps qui en sont les supports ? Rejoindre le savoir absolu en rêvant à la possibilité de la mort n'est possible que par le langage et l'imaginaire. Détruire les corps pour imaginer le réel : tel serait peut-être l’inconscient de la guerre.

* Présentation à la soirée de la Bibliothèque de l'ECF du 2 avril 2015 consacrée au thème de la guerre comme effet de discours, à partir de l'ouvrage La psychanalyse à l’épreuve de la guerre publié sous la direction de Marie-Hélène Brousse (éditions Berg International, 2015).

Notes
1 Laurent É., « Le discours et le réel de la guerre », postface à La Psychanalyse à l’épreuve de la guerre, sous la direction de Marie-Hélène Brousse, Paris, éd. Berg international, 2015, p. 256.
2 Jullien B., « Du patriotisme à l’exaction », ibid., p. 169.
3 Bauman Z., Modernité et holocauste, Paris, éd. Complexe, 2008, p. 42.
4 Ibid., p. 115.
5 Miller J.-A., « Flashmob, fashguerilla », La Psychanalyse à l'épreuve de la guerre, op.cit., p. 210.
6 Habermas J., « Réfexions sur le 11 septembre (suite) », Manière de voir, n°40, avril-mai 2015, p. 83.
7 Freud S., « Actuelles sur la guerre et sur la mort », Œuvres complètes, vol. XIII 1914-1915, Paris, PUF, 2005, p. 145.
8 « Der Tod läßt sich jetzt nicht mehr verleugnen, man muß an ihn glauben », S. Freud, « Zeitgemässes über Krieg und Tod » (1915).
9 Millot C., « Désir de mort, rêve et réveil », L’Âne 3, 1981, p.3 [Transcription des notes prises par C. Millot de propos de J. Lacan datant de l'année 1974] 

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