12 de junio de 2015

LACAN QUOTIDIEN. Le djihadisme, en prise sur la modernité, per Pascale Fari







«On peut s’interroger sur le fonctionnement du signifiant-maître. [C’est] une façon [...] de se rendre compte comment quelque chose qui se répand dans le langage comme une traînée de poudre, c’est lisible, c’est-à-dire que ça s’accroche, ça fait discours ». 
Jacques Lacan, L’Envers de la psychanalyse

Comment capter l’intégrisme musulman dans sa radicalité et sa modernité ? Jacques-Alain Miller nous y engageait récemment lors de la clôture(1) de la troisième journée de l’Institut de l’enfant. 

Éclectisme hyperbranché

D’abord en brossant la toile sur laquelle il se répand, c’est-à-dire les « mutations de l’ordre symbolique » au XXIe siècle : l’« affaissement du Nom-du-Père » s’accompagne de l’émergence d’un Autre de la demande tyrannique et méchant ; le savoir à portée de clic s’affranchit de l’Autre du désir et du savoir... pour n’évoquer que quelques pistes extraites par J.-A. Miller. 

On le sait, la propagande djihadiste (qui, au sein de l’islamisme, détonne par la glorification de la violence comme moyen et comme fin) s’est fait une expertise du recrutement par internet. Rien ne manque à l’arsenal : sites (des jeux en ligne jusqu’au mariage entre sectateurs), forums, vidéos, chaînes spécialisées, et bien sûr les réseaux sociaux... Le storytelling y est abondamment exploité. Et, c’est un must, le spectacle n’est jamais oublié; rénovant l’antique tradition de la Waisya (testament)(2), le dernier « témoignage », posthume, est soigneusement scénarisé, avant d’être diffusé aux quatre coins de la planète comme « la voix du “martyr” par delà la mort ». 

Moderne, l’idéologie djihadiste l’est aussi par sa manière bien spéciale de surfer avec l’équivoque, puis de s’en servir comme d’un entonnoir – à commencer par le recyclage du terme sacré de « djihad » (cet effort que chaque musulman doit accomplir pour se rapprocher de Dieu) en apologie du terrorisme obligatoire. Incroyable coup de pub ! Et beaucoup plus, si affinités... 

Une maladie du S1

Dans son analyse percutante(3), Réginald Blanchet épingle une « caractéristique majeure » des jeunes djihadistes français, celle d’être des « désaffiliés ». Ces jeunes, note-t-il, sont relégués tels des parias ou des rebuts du capitalisme occidental. Dire qu’ils sont désaffiliés, c’est aussi dire qu’ils sont privés d’une marque distinctive, d’un signifiant-maître (S1) qui les représenterait(4). Car c’est à partir d’un trait particulier que le sujet peut se situer et prendre la parole ; cette marque première sera ensuite le support de toutes les différences à venir. Mais, sans cette affiliation symbolique, impossible de s’inscrire dans « un ordre du monde où il a sa place »(5).

L’ère de la globalisation est celle de la dissolution du signifiant-maître, entraînant perte des repères et crise des identifications. Mais cette désorientation subjective, notait J.-A. Miller dès 2002, provoque en retour un « appel au signifiant-maître d’autant plus exacerbé qu’il apparaît détaché du reste, et d’autant plus insistant qu’il apparaît clairement comme supplémentaire»(6). Le besoin de reconstituer des «bulles de certitude» est patent. Se présentant comme une planche de salut inespérée, le Un islamiste accroche, organise le discours et fait lien social. 

N’est-ce pas là un ressort majeur de la passion islamiste en tant que promotion d’un « Un absolu, sans dialectique et sans compromis »(7) – selon la formule de J.-A. Miller ? Se devant d’être sans reste, la soumission à Dieu supplée d’autant mieux à une singularité en défaut qu’elle requiert l’effacement de la subjectivité. D’où l’ardeur du côté born again, si fréquemment mis en avant dans les trajectoires de radicalisation. 

Sous couvert de transcendance, il s’agit d’utiliser et d’exalter la désubjectivation : « Si nous parvenons à immuniser l’individu sur le plan confessionnel et opérationnel, il sera habillé d’une cuirasse sécuritaire. »(8) Telle une « citadelle solide et imprenable, impossible à infiltrer et fière de mourir pour la défense de sa foi », le djihadiste devra « supporter les conséquences traumatisantes de massacres, de meurtres », y compris « s’il doit tuer l’un ou l’ensemble des camarades de son organisation ». La voracité sanguinaire du surmoi ne rencontrera même plus ce fusible que constitue la honte. 

Le délicat curseur de la honte 

Last but not least, la violence djihadiste est affine à la modernité dans son exhibition éhontée. Dans sa dernière leçon de L’Envers de la psychanalyse, Jacques Lacan associait précisément le déclin de la honte à un « échec »(9) et à une « dégénérescence du signifiant » en tant que « carte de visite » singulière du sujet : « il n’y a plus de honte », constatait-il.

Les pathologies du signifiant-maître sont aussi des pathologies de la honte. Si l’impudence est désormais la norme de l’époque, il n’empêche que, bien souvent, « les éhontés sont des honteux »(10). Faire une analyse, c’est se donner chance d’en prendre la mesure et de découvrir alors les ravages d’une honte bien plus profonde et incomparablement plus toxique : « une honte de vivre gratinée », celle-là même qui peut conduire un sujet à s’immoler pour un Dieu obscur. 

On aperçoit pourquoi Lacan concluait L’Envers de la psychanalyse en invoquant une good enough, juste dose, si l’on peut dire, de honte : « pas trop mais justement assez, il m’arrive de vous faire honte »(11). Éric Laurent note malicieusement à ce propos : « De la mère suffisamment bonne à l’analyste qui fait suffisamment honte, voilà un détour que Winnicott n’aurait pu prévoir »(12) !

La honte est en effet un curseur bien délicat : pas assez, le sujet se livre en toute impudence à une jouissance éhontée ; trop, elle déchaîne le surmoi, précipitant le sujet dans un passage à l’acte mortifère. Le comble, c’est que ces deux versants parviennent à se combiner pour former un couple infernal... 



Notes:

1. J.-A. Miller, « En direction de l’adolescence », Institut Psychanalytique de lEnfant News 14, publication en ligne, 14 avril 2015 & Interpréter l’enfant, coll. La petite Girafe, Navarin, à paraître en octobre 2015.
2. M. Guidère & N. Morgan, Le Manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Paris, Seuil, 2007, p. 223-224.
3. R. Blanchet, « Émergences djihadistes », Lacan Quotidien, no 496, 30 mars 2015.

4. Cf. J. Lacan, Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1991, p. 11-12 & 101 notamment.
5. J.-A. Miller, « Note sur la honte », La Cause freudienne, no 54, juin 2003, p. 13.
6. Cf. J.-A. Miller, « Intuitions milanaises » [1] & [2], Mental, no 11, décembre 2002, p. 9-21 & no 12, mai 2003, p. 9- 26 (p. 19-23 notamment).

7. J.-A. Miller, « En direction de l’adolescence », op. cit.
8. M. Guidère & N. Morgan, Le Manuel de recrutement d’Al-Qaïda, op. cit., p. 84 & Al-Qaïda, Manuel pratique du terroriste, éd. établie par Arnaud Blin, Bruxelles, André Versaille, 2009, p. 60.
9. Cf. J. Lacan, Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 209-211 & 218-220.
10. J.-A. Miller, « Note sur la honte », op. cit., p. 13.
11. Cf. J. Lacan, Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 223.
12. É. Laurent, « La honte et la haine de soi », Élucidation, no 3, juin 2002, p. 24. 

No hay comentarios: