22 de julio de 2014

Lacan Quotidien. La constance du passage a l'acte et la crise de noms, par Dominique Laurent



Le 23 mai dernier, à Isla Vista en Californie, un jeune homme de 22 ans, « privilégié de Hollywood », Elliot Rodger, a tué trois personnes et blessé treize autres près du campus de l’université de Californie Santa Barbara, après avoir assassiné trois étudiants dans son appartement. Pourchassé par la police, il se suicidera dans sa BMW accidentée et immobilisée dans un parking. Ce carnage a été inauguré par l’envoi sur Youtube et Facebook d’une vidéo intitulée « Le jour du châtiment » dans laquelle il donne les détails de son attaque imminente et les motifs du massacre. Il veut punir les femmes de l’avoir rejeté, ainsi que les hommes sexuellement actifs dont la vie est meilleure que la sienne. Après avoir téléchargé la vidéo, il envoie par email un très long manuscrit autobiographique intitulé « My wrong world » à sa famille, à son thérapeute et à une douzaine de personnes de son entourage.


Il y décrit son enfance, les confits familiaux, sa frustration envers les filles, sa haine des femmes, son mépris des minorités raciales et ses plans pour le massacre. « Son écriture est claire et précise. Il n’a rien de la qualité délirante que l’on observe dans l’écriture de personnes souffrant de psychose », dit le Dr. Michael Stone, psychiatre judiciaire new yorkais... (1). On apprend qu’il s’est entraîné au maniement des armes à feu en septembre 2012, qu’il acquiert dans la foulée un premier pistolet, puis deux autres en 2013. Onze mois avant le massacre, au cours d’une fête, il a tenté de pousser une jeune fille d’une corniche en proférant : « Je vais les tuer, je vais les tuer, je vais me tuer ». Il avait cessé d’aller en cours et passait sa vie en ligne.
 
Il avait toujours joué en ligne avec World of warcraft, mais il était passé récemment sur des sites attirant de jeunes hommes frustrés sexuellement. Sur PUAhate, il exprime « son dégout des femmes... et invite les célibataires involontaires à se battre... à renverser le système féministe oppressif, à envisager un monde où les femmes les craindront ». Sur Bodybuilding.com, il avait envoyé une vidéo intitulée « Pourquoi les filles me détestent-elles tellement ? » qui a suscité des commentaires variés et critiques, l’un considérait que « la vidéo le faisait ressembler à un tueur en série ».
 
Ces activités récentes contrastent avec ce que tout son entourage rapporte de lui. C’était un enfant introverti, solitaire, distant, énigmatique. Au moment du divorce très difficile de ses parents, sa mère, Li Chin, demandait plus de soutien de la part du père au nom de l’autisme de haut niveau de leur fils alors âgé de huit ans. Travaillant dans le milieu du cinéma, les parents, en particulier la mère, se sont beaucoup impliqués dans les soins de leur fils. Mise en place de thérapies, prise d’antipsychotiques, changements successifs d’écoles nécessités par des crises de panique pendant lesquelles il restait pétrifié par un sentiment de moqueries de la part de ses camarades, par un désinvestissement scolaire. Mr Smith, psychologue du comportement, devenu principal de l’établissement spécialisé dans lequel Elliot a réussi à passer son diplôme de fin d’études, considère qu’il présentait les symptômes classiques du syndrome d’Asperger. Il était socialement maladroit, avait du mal à établir un contact visuel, restait très isolé et était très intelligent.

Dans un article du New York Times daté du 21 juin, Benedict Carey note que ces fusillades ont braqué un projecteur sur le système de santé mentale et en particulier sur la façon dont il gère les jeunes hommes présentant des traits agressifs(2). J. Reid Meloy, psychologue judiciaire à San Diego et éditeur de l’International handbook of Threat Assessment, considère que « la plupart des gens qui passent par ce type d’états n’agit jamais de manière violente » ; même ceux qui profèrent des menaces ou font des préparatifs ne basculent pas dans la violence ; « On ne peut pas prédire qui le fera ou pas ». E. Jane Costello, épidémiologiste en psychiatrie à la faculté de médecine de l’université de Duke, considère qu’un adolescent sur 100 s’inscrit dans cette catégorie ; ces jeunes gens font l’objet de diagnostics multiples et se montrent résistants au traitement. Comme son collègue de San Diego, il observe que la plupart d’entre eux ne commettent jamais de crimes violents et encore moins d’atrocités.
 
B. Carey examine aussi les difficultés d’une autre famille, la famille Serpico, pour souligner les difficultés auxquelles sont confrontées des milliers d’autres. Cette famille aisée a adopté les deux enfants d’une mère toxicomane. Dès l’âge de quatre ans, leur fils aîné a reçu le diagnostic de trouble de l’hyperactivité et déficit de l’attention. Il lui sera prescrit de la Ritaline à l’âge de six ans. Ce traitement l’a, semble-t-il, aidé. Il a pu suivre sa scolarité, faire du sport et de la musique. Les choses se compliquent au moment de sa première rencontre amoureuse. Il devient triste, s’isole, exprime des idées de suicide. Il fait sa première tentative de suicide à 14 ans et annonce sur un réseau social ses plans pour un second suicide en exhibant ses bras scarifiés. Hospitalisé brièvement la première fois, il est confié aux soins d’un psychiatre en ville. L’annonce de la seconde tentative est suivie d’une hospitalisation tout aussi brève.
 
La compagnie d’assurance refuse alors la couverture des soins dans un établissement de plus longue durée, car le médecin n’est pas certain que ce traitement soit le meilleur. Au terme de deux jours de négociation, de menace de la part de la famille de faire porter la responsabilité du suicide à venir de leur fils à la compagnie et de le faire savoir dans les journaux, un accord permet de couvrir les frais d’une hospitalisation renouvelée de semaine en semaine.
 
L’adolescent revient chez ses parents deux mois après, plus troublé que jamais. La police d’assurance haut de gamme des parents permet cependant de couvrir les frais des visites régulières chez les psychiatres qui ont donné de nombreux diagnostics. Dépression, trouble bipolaire, troubles de la personnalité, border line, attachement réactif. Il lui a été prescrit des antidépresseurs, des stabilisateurs de l’humeur, du Risperdal, des tranquillisants pour calmer son agressivité. Sans beaucoup d’effet. Le jeune homme menace toujours de se tuer. Il s’est mis à fumer de la marijuana, à utiliser des antalgiques sur ordonnance, à devenir provocant, à désinvestir l’école. Dans le même temps, il se montre violent physiquement avec sa mère. Des appels à la police n’ont aucune suite. Des hospitalisations de jour sont mises en place. Il s’en fait expulser par manque de participation où parce qu’il y vient avec une lame de rasoir. De l’avis du médecin et du thérapeute, il n’y avait qu’une option : un séjour dans un établissement de soins de longue durée. Le coût de l’opération variant de 10.000 à 60.000 dollars par mois, les parents, même avec une bonne assurance, ne peuvent pas suivre. Au terme d’une procédure, la famille obtient du district scolaire de couvrir les frais d’une école thérapeutique dans le Montana pour une année universitaire.
 
B. Carey constate que bien que le Congrès ait pris des mesures pour que les assureurs couvrent le traitement des maladies mentales, comme ils le font pour le cancer ou le diabète, les Serpico ne peuvent pas financer un traitement hospitalier de longue durée comme l’état de leur fils le nécessite. La libre circulation des armes, l’usage de toxiques, le coût des soins, la multiplicité des diagnostics et des thérapeutiques, le rejet des soins rendent d’autant plus aigu la crainte du passage à l’acte auto ou hétéroagressif. Ces deux cas, notons le, appartiennent à des classes aisées. Que dire alors des patients issus de classes défavorisées ?
 
Mais les États-Unis seraient-ils les seuls à être concernés ? La France offre une palette de soins étendue en psychiatrie, couverte par l’Assurance maladie. Elle a des organismes comme l’Aide Sociale à l’Enfance et la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Elle permet des mesures de protection juridique dont les juges prennent la mesure et qui peut éviter le passage par la case prison, prison dont les statistiques indiquent qu’un tiers des sujets incarcérés est psychotique. La France exerce un contrôle strict sur le port d’armes. Cependant, ces dispositifs sont débordés. Il n’est pas rare d’attendre plusieurs mois avant d’avoir un rendez-vous dans un centre de consultation public. 

Les encadrements budgétaires influent sur la durée des hospitalisations, sur le recrutement des personnels spécialisés, sur la fréquence des consultations. La vente illégale des armes via internet ou d’autres réseaux prolifère. L’usage des toxiques est très répandu à tous les niveaux de la société. Enfin, si la souffrance psychique affecte toutes les classes de la société française, elle se révèle très grande chez les migrants au parcours traumatique.

Au-delà de ces considérations sur l’Autre social ou économique, que dit la psychiatrie ? Le DSM-5 et sa fragmentation en items cliniques ont largement pénétré le système de santé français. Mais à mesure que la fragmentation clinique se répand, le passage à l’acte devient de plus en plus énigmatique. La prescription de Ritaline ou de psychotropes variés est entrée dans les mœurs médicales. La montée en puissance, au nom d’une fausse universalisation scientifique, de pratiques élevées à la dignité de psychothérapie et qui ne relèvent que de la rééducation et de l’apprentissage, se révèle illusoire pour le traitement du passage à l’acte. Les diagnostics et médications multiples que reçoivent ces sujets témoignent de l’impuissance de la clinique du DSM à nommer ces actes impossibles à réduire par la prévision. 

Le prochain congrès de la NLS sera consacré aux « moments de crises ». Ce sera l’occasion d’explorer ce que Jacques-Alain Miller a donné comme définition psychanalytique du terme de crise, qu’illustre ici le passage à l’acte : « Il y a crise quand le discours, les mots, les chiffres, les rites, la routine, tout l’appareil symbolique, s’avèrent soudain impuissants à tempérer un réel qui n’en fait qu’à sa tête. » (3) 
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Notes

1-. A. Nagorney, M. Cieply, A. Feur, I. Lovette, « Before Brief, Deadly Spree, Trouble since age 8 », New York Times, 2 juin 2014.
2-. Carey B., « Seeing Sons’ Violent Potential, but Finding Little Help or Hope », New York Times, 21 juin 2014
3-. Cf. Miller J.-A., Interview sur la crise économique, Marianne, 2008, cité par Gil Caroz, présentation du congrès de la NLS (9-10 mai 2015 à Genève), « Moments de crise », sur http://www.amp-nls.org/page/fr/170/le-congrs
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