4 de enero de 2015

Société Hellénique de la NLS : Compte rendu IIIe Journée d’étude sur l’École et la passe, par Anna Pigkou



Le samedi 25 octobre 2014 a eu lieu à Athènes, à l’Amphithéâtre de l’Hôpital Général « G. Gennimatas », la IIIe Journée d’étude de la Société Hellénique de la NLS sur « L’École et la passe », avec la participation de Bruno de Halleux, AE en exercice.

Prenant pour textes de référence la « Note italienne »i de J. Lacan et la « Théorie de Turin sur le sujet de l’École »ii de J.-A. Miller, la première partie de cette journée d’étude a été consacrée à la théorie de « L’École comme expérience inaugurale ».

La seconde partie, « La clinique de la passe », a porté sur les travaux de notre invité traitant de « L’amour après la passe ».

I. L’École comme expérience inaugurale

C’est Lacan lui-même, en 1964, dans la Note adjointe à l’« Acte de fondation » de l’École française de psychanalyse, qui caractérise l’École d’expérience inaugurale : « Cet aspect s’impose assez, pensons-nous, dans l’acte de fondation, et nous laissons à chacun d’en découvrir les promesses et les écueils »iii, comme le soulignait Anna Pigkou dans son introduction. Et ceci parce que, comme nous l’explique J.-A. Miller dans l’introduction de son Séminaire « Politique lacanienne », il s’agit d’une expérience sans précédent dans l’histoire du mouvement psychanalytique. « Elle ne poursuit aucune autre »iv. Au lieu de la Société instituée par Freud sur un « ordre de cérémonie »v, dans l’École de Lacan, comme le précise Miller, « tout est d’ordre analytique »vi.

Dans la théorie de Turin, J.-A. Miller revient une fois de plus sur cette qualification de l’École comme expérience inaugurale, soulignant cette fois que « L’École est inaugurale dans la mesure où elle inaugure un nouveau sujet supposé savoir, et que son histoire est une suite de phénomènes subjectifs analysables »vii.

Afin de mettre en valeur la différence radicale qui sépare une École de psychanalyse des autres associations psychanalytiques, Bruno de Halleux, dans sa contribution théorique intitulée « Une École trouée », s’est appuyé sur le graphe du désir. Il propose de situer la société au premier niveau du graphe et l’École lacanienne au second. Les associations, comme il le rappelle, constituent des groupes de personnes qui se donnent des règles et des lois valables pour tous, c’est-à-dire, comme le dit J.-A. Miller, qu’une association répond à des énoncés qui valent « pour tout x ». Cela ne vaut pas toutefois pour l’École fondée par Lacan, étant donné que l’ensemble des innovations qui la caractérisent – c’est-à-dire le fait que sa fondation relève d’un performatif, qu’elle est un organe de travail, que, dès le départ, elle prévoyait un contrôle qualifié du praticien en formation, le fait également que, dans le cadre de cette École, Lacan admettait comme élèves ses analysants, mais avant tout parce qu’elle a institutionnalisé en son sein la procédure de la passe – assurent l’accès au second niveau du graphe, celui qui correspond à l’articulation du message inconscient qui est en rapport avec S (A barré), soit le grand secret de la psychanalyse.

Le S (A barré), comme nous l’indique Bruno de Halleux, est également le lieu où se joue le désir de l’analyste. Ce dernier prend en charge d’incarner ce point, le trou qui est nécessaire dans les articulations symboliques et la consistance imaginaire de l’École afin que soit conservée sa propriété d’expérience inaugurale.

Il revint ensuite à Dora Pertessi de prendre la parole pour commenter les passages suivants de la « Note italienne » : 

« L’analyste ne s’autorise que de lui-même, cela va de soi. » viii
« Ce à quoi il a à veiller, c’est qu’à s’autoriser de lui-même il n’y ait que de l’analyste. »ix
« Pas tout être à parler ne saurait s’autoriser à faire un analyste. »x
« Seul l’analyste, soit pas n’importe qui, ne s’autorise que de lui-même. »xi

Dora Pertessi a fait valoir la thèse selon laquelle « Il n’y a pas d’auto-autorisation de l’analyste que du pas-tout ». Lacan, fait-elle remarquer, se réfère à l’analyste de l’École. Il se recrute selon la procédure de la passe laquelle est définie dans un certain nombre de propositions dont l’énoncé négatif n’est pas sans raison. C’est, en effet, « du pas-tout que relève l’analyste ». C’est dire qu’il se rapporte à du négatif mais aussi à quelque chose qui ne peut pas porter le signe de la négation, comme c’est le cas de l’objet a. Cet objet bien qu’universel, est particulier quant au mode par lequel le sujet choisit de se représenter.

Aussi bien s’agissant de l’autorisation de l’analyste, c’est-à-dire du désir de l’analyste, il y a lieu de se référer en tout premier lieu sur le particulier de chaque sujet, sur le pas-tout, sur l’élément de l’inconsistance. Une École aura à cœur, en effet de « préserver son inconsistance comme son bien le plus précieux, son agalma »xii.

Pour clôturer la matinée de cette journée d’études, Nouli Apazidou commenta les passages suivants de la « Théorie de Turin sur le sujet de l’École » :

« L’École est une formation collective où la vraie nature du collectif est sue »xiii.
« Le désir de Lacan a porté au-delà de l’Œdipe, et de lui procède non pas une société analytique mais une École »xiv.

L’École, fit-elle valoir, constitue elle aussi un groupe de personnes ayant un idéal commun et présentant des phénomènes de transfert, d’identification et d’idéalisation : elle est une formation collective.

Sa spécificité, toutefois, repose sur le fait qu’elle est interprétée par les analystes qui la composent de sorte que le transfert et l’identification portent en fin de compte sur la relation unique de chacun avec la jouissance et son objet. Dans la composition classique d’un groupe, les membres sous-estiment leurs différences et s’identifient à l’objet extérieur commun d’idéalisation. Dans ce cas, l’objectif poursuivi est l’universalité. La loi qui introduit la fonction du Nom-du-Père en est le garant. Elle vaut pour tous les membres sauf un qui fait exception et à qui ils ne peuvent que se soumettre. Toutefois l’École ne se réduit pas à cette logique œdipienne. Reconnaissant en son sein qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel », qu’il n’y a pas de modèle de jouissance qui puisse nous unir, chacun est renvoyé en ce lieu où il est absolument seul et d’où il peut puiser une connaissance qui permettra au groupe de « ne pas être condamné à disparaître »xv.

II. La clinique de la passe

 La question que s’est posée Bruno de Halleux dans son intervention sur l’amour après la passe est celle de savoir si le fait de se faire psychanalyser, jusqu’au terme conclusif de l’analyse, change quelque chose pour un sujet dans son rapport à l’Autre sexe. Et plus précisément pour le sujet masculin : qu’est-ce qu’une rencontre amoureuse si le fantasme est réduit à la fin de l’analyse ?

Si l’on suit Lacan dans son Séminaire XX, on pourrait dire que le seul rapport du sujet masculin à une femme passe par le fantasme. C’est la raison pour laquelle l’homme, avant une analyse, risque de se répéter à l’identique dans ses choix amoureux qui sont indexés par l’objet de son fantasme, l’objet qui compléterait le manque à être de l’Autre.

La fin de l’analyse fait perdre consistance à cet autre et dégage le sujet de ce cadre rigide du « pourtoutisme »xvi qui le garde embourbé dans l’imaginaire. Il peut dès lors aborder sa partenaire à partir d’une position qui lui permet de mesurer qu’une fois l’Autre troué, il se trouve lui-même dans le pas-tout propre au féminin. Sortir d’un univers du Tout Universalisant permet au sujet d’aborder une femme comme Une, dans sa différence absolue, dans une singularité qui ne cesse de trouer toute tentative amoureuse qui veut croire en une harmonie dans un rapport sexuel qu’il n’y a pas.

Le sujet masculin peut alors situer l’Autre féminin comme Autre où, comme le dit Lacan, il ne peut rester que toujours Autre.

Fabian Fajnwaks, rapporte Bruno de Halleux, a cité récemment, lors d’une conférence, ce passage de Rilke : « Lorsque l’on a pris conscience de la distance infinie qu’il y aura toujours entre deux êtres, quels qu’ils soient, une merveilleuse vie à côté devient possible. Il faudra que les deux partenaires deviennent capables d’aimer cette distance qui les sépare et grâce à laquelle chacun des deux aperçoit l’autre entier, découpé dans le ciel »xvii.

La distance infinie entre deux êtres, en conclut Bruno de Halleux, renvoie à l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Apprendre à aimer cette distance qui sépare les amants introduit à une certaine sagesse dans l’amour. L’amour, avance Lacan dans son Séminaire L’angoisse, est une sublimation du désir. Il faut, pour arriver à cette sublimation, pouvoir cerner la dimension pulsionnelle de ce qui fait l’objet de son fantasme. À cette condition, un rapport au partenaire devient possible, un rapport qui transcende la dimension fantasmatique qui ne cesse de contaminer le désir. Cela donne à l’amour une dignité nouvelle qui permet une ouverture, un accueil au réel, à quelque chose qui n’est pas encore là, qui n’est pas programmé, quelque chose qui relève de la contingence.


Rapport établi par Anna Pigkou


Notes:
i J. Lacan, « Note italienne », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
ii J.-A. Miller, « Théorie de Turin sur le sujet de l’École » (2000), in La Cause freudienne, no 74, 2010.
iii J. Lacan, « Acte de fondation », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 236.
iv J.-A. Miller, Politique lacanienne, ECF, 2001, p. 19.
v J.-A. Miller, op. cit., p. 19.
vi J.-A. Miller, « Théorie de Turin sur le sujet de l’École » (2000), in La Cause freudienne, no 74, 2010, p. 139.
vii
Ibid., p. 139.
viii
J. Lacan, « Note italienne », in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 307.
ix
Ibid., p. 307.
x
Ibid., p. 308.
xi
Idem.
xii
J.-A. Miller, « Théorie de Turin sur le sujet de l’École » (2000), op. cit., p. 139.

xiii Ibid., p. 136.
xiv Ibid., p. 137.
xv J. Lacan, « Note italienne », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 310.
xvi J. Lacan, « Les non-dupes errent », séance du 11 juin 1974, inédit.
xvii Rilke, Lettres à un jeune poète.
 

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