26 de noviembre de 2014

L'AFFICHE du congrès de la NLS à Genève, Moments de crise et sa présentation, par François Ansermet

 
L’AFFICHE 
du XIIIème Congrès de psychanalyse de la New Lacanian School
Moments de crise
à Genève, les 9 et 10 mai 2015



La crise, entre l’entaille et le temps, 
par François Ansermet 
  
Note à propos de « Attese » de Lucio Fontana, 1963, l’œuvre choisie pour l’affiche du XVIIème Congrès de la NLS, « Moments de crise », Genève, 9-10 mai 2014 

Comme l’ont reconnu Freud et Lacan, l’artiste ouvre très souvent la voie au psychanalyste. Fontana est en cela exemplaire. L’œuvre choisie met en elle-même la crise en jeu, par les entailles qui la traversent, restes de coupures qui ont eu lieu. Ces entailles sont comme les traces d’une série de gestes qui ont eu lieu, qui ont traversé la toile au  moyen d’une lame qui l’a fendue en de multiples coupures. En même temps la surface de la toile, d’un rouge intense, est là, offerte au regard, presque apaisante. Fontana  parlait d’une « douce coupure », choisissant  l’oxymore pour dire cette tension. Dans toute crise, le réel se dévoile et ouvre sur un infini, sur un vide, qui se révèle à travers la fente. Un réel qu’aucun mot n’arrive à dire, qu’aucune image ne peut contenir. Un réel qui reste en attente – d’où Attese, le titre donné par Lucio Fontana à cette série.

Entre coupure, temps et attente, on retrouve les composantes de toute crise. Notre XVIIIème congrès, avec son titre « Moments de crise », porte à la fois sur le temps et la crise. La crise a en effet à voir avec le temps. On pourrait même décliner une clinique différentielle des crises par rapport au temps. Il y la crise qui fait effraction, qui sidère, qui pétrifie le temps, comme dans le traumatisme. Il y a la crise qui accélère le temps, qui fait perdre tous les repères, jetant dans une spirale sans fin. Il y a la crise qui résulte d’un temps devenu immobile, gelé, comme dans la dépression. Il y a la crise qui se prend dans le temps de la répétition, jusqu’à la compulsion, à l’addiction. Il y a la crise suicidaire, avec le risque de sortir pour toujours du temps.  

Quoi qu’il en soit, si une crise  surgit – qu’elle soit psychique mais aussi sociale, économique, culturelle ou guerrière - plus rien n’est comme avant. Ceux qui la vivent ne savent plus où ils vont. La crise fait coupure. La crise ouvre une entaille. Elle résulte d’un réel qui s’impose et fait effraction. La déchirure qu’implique crise dévoile à son tour un réel impossible à supporter. Le moment de crise débouche sur le cercle de ce qui ne cesse de se répéter, de traverse la toile blessée de la subjectivité, comme l’entaille faite au tableau.

Mais la crise est aussi un moment critique, un moment décisif, un moment propice. Elle oblige à se situer, à décider ce qui sera au-delà. La décision est en lui-même un mot étymologiquement connecté avec le fait de trancher, avec la coupure. Le moment décisif de la crise est aussi celui où l’on peut couper avec ce qui faisait impasse, s’ouvrir à de nouvelles dimensions, sortir du monde tel qu’il était. Toute crise apporte avec elle ce type de potentialité.  Elle porte en elle une telle ouverture. Une crise peut en elle-même comporter les éléments décisifs vers une issue. Les choses retrouvent parfois un sens quand elles changent. La crise permet l’invention, elle oblige paradoxalement à aller vers ce qu’on ne sait pas encore.

Cette obligation d’inventer rejoint pleinement la démarche de Lucio Fontana. Dans son Manifeste Blanc en 1946, juste après la crise qu’a impliqué  la guerre et son exil en Argentine,  et les autres Manifestes qui ont suivi, comme le Manifeste technique du spatialisme en 1951, Fontana ouvre la voie vers un dépassement des arts de son époque. Il crée une conception nouvelle dont il fait une nécessité à travers laquelle va s’ouvrir tout un champ de création qui mettra sa création artistique sur une nouvelle voie, qui dépasse les frontières  des domaines artistiques de son époques, les connectant de façon nouvelle avec la culture et la science.

Dans le Concetto spaziale et la série dite Attese – dont fait partie l’œuvre choisie judicieusement pour l’affiche de « Moments de crise » - la toile est perforée d’entailles, soit unique, soit multiples. L’entaille connecte avec un espace au-delà de la toile, avec le temps au-delà de la surface. Comme a pu le dire Lucio Fontana, l’infini passe à travers l’entaille (il taglio) : l’œuvre semble abandonner le plan, quitter la toile, pour se poursuivre dans le temps et dans l’espace.

Toute crise met en jeu un rapport au temps. Elle se joue dans l’instant. L’instant de voir, pour reprendre ce premier temps du « temps logique ». Dans la crise, on a parfois l’impression que le moment de conclure se joue avant l’instant de voir. Pour traiter la crise, pour en sortir, il faut rétablir le temps. Le traitement de crise est un traitement du temps. Il faut créer une ouverture. Par l’acte analytique, pas la coupure, il s’agit de faire entaille : mais cette fois, une entaille qui libère.

Faire l’expérience d’une liberté nouvelle introduite par la crise, tel est le paradoxe du moment de crise. C’est ce moment que voulait atteindre Lucio Fontana  par la voie de l’entaille : comme il a pu l’énoncer, il s’agit de libérer l’homme « de l’esclavage de la matière » - on pourrait dire, à partir de la psychanalyse, de l’esclavage de la répétition - afin de lui permettre d’aller au-delà, « vers l’étendue du présent et du futur ». Tel est le pari de tout  moment de crise, ce dont notre congrès pourrait aussi chercher à témoigner. Tel est l’enseignement d’un artiste comme Lucio Fontana qui, avec ses entailles - Attese – nous met en « attente » de ce qui sera, au-delà de ce qui était, dans le suspend que l’œuvre permet d’expérimenter  dans l’instant.