16 de mayo de 2015

LACAN QUOTIDIEN. Femmes lacaniennes, de Rose-Paul Vinciguerra*, par Élise Clément


De cette peau de velours vert anglais, un titre, agalmatique en diable, Femmes lacaniennes, s’envole en lettres blanches, comme lues pour la première fois tout en faisant résonner intimement le temps du divan. Tandis qu’une sphinge et un centaure(1) se font face, dans un étrange corps à corps à distance, propice saisie en image par le peintre Masson de la formule elle-même très ramassée Il n’y a pas de rapport sexuel. Nulle complétude entre les sexes, mais bien des modes de jouissance hétérogènes. Se dire femme ou homme, c’est déjà s’habiller des semblants de la langue. Les mots qui nous ont précédés, avant notre naissance, et ceux qui ont baigné notre enfance, au-delà de toute corrélation biologique d’évidence, pèsent souvent de leur poids inconscient dans nos fabrications de femmes et d’hommes.

Des femmes aux divans de la psychanalyse lacanienne, qu’est-ce à dire ? Serait-ce un viatique pour La femme [qui] n’existe pas, selon la formule percutante et libératrice de Lacan, et qui en médusa plus d’une et plus d’un en son temps, et aujourd’hui encore ? À savoir que d’universel de la femme, il n’y a pas, pas plus de nature ou d’essence la déterminant au devenirmère ou épouse – sauf peut-être dans la côte d’Adam... –, mais qu’il lui échoit en revanche un supplément de jouissance, au-delà de la jouissance phallique. Elle y est certes, mais pas-toute enchâssée, un pied dedans, un pied dehors, ce qui a autorisé ceux qui n’ont les pieds joints que du côté phallique à bien des « aberrations »(2) dans la manière de les (dé)considérer. Lacan, lui, rapprochait ce pas-tout de l’expérience des mystiques. Les femmes n’en ont pas la chasse gardée, bien que de structure plus rétives à l’avoir et plus « proches du réel », mais, comme le rappelle justement et joliment Rose-Paule Vinciguerra, « le pas-tout dans la jouissance phallique concerne non seulement des femmes mais aussi la deuxième moitié de tout sujet : il est le “singulier d’un confn”, celui que le divin Tirésias, qui fut homme et femme, a exploré »(3).

Ce dont il est possible, ou pas, c’est selon, de dire quelque chose, bien qu’à l’horizon il faille toujours compter avec cet « impossible pour le signifant de capturer tout ce qu’il en est de la jouissance du corps vivant»(4), cela s’éprouve solitairement, joue dans les corps des partitions uniques, parfois jusqu’à d’extrêmes vertiges, ou peut se mettre au travail dans la création, ou encore dans une manière de vivre, non sans ses halos de réel plus ou moins intenses, et s’explore sur le divan à partir de l’énonciation d’un bien-dire.

C’est dans un style concis, précis et érudit, que l’auteur a à cœur de montrer en quoi les femmes et leurs symptômes ont nourri de l’intérieur les avancées de la psychanalyse, et comment Freud et Lacan ont opéré une révolution quant à l’approche des femmes, de leur sexualité, de leur rapport au désir et à la maternité, révolution qui in fne a procédé à un retour sur la psychanalyse elle-même. L’auteur nous invite à penser des rapprochements entre la manière inédite de Lacan d’avoir posé la sexuation féminine et la position de l’analyste. « Comment [...] rapprocher la position de l’analyste et la position féminine sans verser dans des poncifs, toujours imaginaires, sur les caractères psychologiques des hommes et des femmes ? »(5), écrit-elle. Et d’interroger la contiguïté entre l’analyste comme semblant d’objet a cause du désir et une femme comme occupant cette position pour un homme à partir de Lacan. L’analyste et la femme se « font offre-à-jouir»(6). Est-ce à dire qu’occuper cette place féminise ? Ou encore de poser que « si les femmes ont une affnité spéciale avec les semblants de la jouissance, il est leur est sans doute plus aisé de se prêter à supporter cette concentration de jouissance qu’est l’objet a pour un analysant et d’induire chez lui une division du sujet »(7).

Cette affnité entre position du psychanalyste et position féminine se joue encore dans l’orientation du pas-tout « dont relève l’analyste »(8). C’est là sans doute la partie centrale du livre qui s’essaie à élucider la phrase de Lacan au sujet des analystes femmes, « les meilleures ou les pires » (9), et souligne la nécessaire prise en considération de l’au-delà de l’Œdipe par le psychanalyste aujourd’hui. Cet abord de la position du psychanalyste, cependant, n’est pas sans la réfexion qui parcourt le livre sur la fn de l’analyse et la passe. À cet égard, l’auteur donne à lire des pages très lumineuses par son écriture qui permet de condenser tout le particulier d’une analyse et met au travail ce que signife « faire de la castration sujet »(10), ou encore déploie la fonction du sinthome à la fn du parcours analytique. Et cette question : la rencontre par tout sujet en fn d’analyse d’un « rien peut-être » n’apparente-t-il pas celui-ci à la position féminine ? Car les femmes, avec ce « “rien, peut-être” qui interroge leur défaut d’être, sauraient [...] à tout le moins, inventer un style »(11).

Et de l’amour ? Rose-Paule Vinciguerra offre un très beau chapitre, intitulé « Paradoxes de l’amour » (12), sur ce « divin mirage » où l’Idéal du moi vise un Autre idéal aimé, dans lequel se mirer imaginairement, en attendant réciprocité, bien que celui « en qui je m’aime n’est pas celui que je crois voir ». Tout comme l’amour est aussi voile – nécessaire ? – sur « son propre manque à être et avoir ». Et de comparer la parole de l’amoureux au « héros des troubadours » qui « parle en rêvant », car de paroles, il est beaucoup question en amour ; c’est par cette adresse à l’autre que se dessine « une réalité nouvelle » pour le destinataire. Et si « les sentiments sont toujours réciproques », dit Lacan, et dissemblables, c’est sur fond de savoir inconscient entre l’aimant et l’aimé. Cependant, si l’amour fait couler tant de paroles et d’encre, c’est parce qu’il est « hors sens ». En ce qu’« il va [...] croire qu’il fait obstacle à cet exil du rapport sexuel », en nouant « un imaginaire vide et une parole pleine qui, de son rapport au réel, est mensongère autant que véridique ».

Des pages très éclairantes encore et fnes sur l’hystérie, de Freud à Lacan, et les changements de paradigme de l’hystérie contemporaine, sur le ravage mère-flle qui a parfois lieu avec des accents mortifères, et encore mille une indications précieuses et pénétrantes qui invitent le lecteur à prendre le temps de s’arrêter avec l’auteur sur son sens aigu de la formulation de la clinique lacanienne pour réféchir sur la fn de l’analyse et la passe autant que mettre au travail les enjeux de la pratique analytique avec rigueur.


*Femmes lacaniennes de Rose-Paule Vinciguerra, préface d’Éric Laurent, Éditions Michèle, 2014. Lire aussi « Femmes lacaniennes », par Sophie Gayard dans Lacan Quotidien n° 446.

Notes:
1 : Il s’agit d’une lithographie originale non titrée d’André Masson, qui fgure sur la page de couverture. 2 : Vinciguerra R.-P., Femmes lacaniennes, p. 19.
3 : Ibid., p. 22.
4 : Ibid., p. 23.
5 : Ibid., p.21.
6 : Ibid., p. 103.
7 : Ibid., p.21.
8 : Ibid. p. 159.
9 : Ibid. p. 23.
10 : Ibid., p.104.
11 : Ibid., p. 97.
12 : Cf. Toutes les citations se trouvent dans le chapitre « Les paradoxes de l’amour », p. 41-52