17 de febrero de 2007

Hommage à Robert Lefort

ASSOCIATION MONDIALE DE PSYCHANALYSE
Le Délégué général aux membres

L’Association Mondiale de Psychanalyse vient de perdre, en la personne de Robert Lefort, un des fondateurs de la psychanalyse d’orientation Lacanienne «avec les enfants». Robert Lefort, pédopsychiatre et psychanalyste passionné, a toujours voulu appliquer les enseignements de la psychanalyse avec les enfants psychotiques dans des cadres institutionnels adaptés. Pour lui, l’enfant, spécialement psychotique, ne devait pas être seulement abordé à partir de l’imaginaire comme le faisait les techniques de jeux spécialement répandues. Il fallait l’aborder par le nouage particulier du symbolique et du réel. La fin des années soixante est propice aux expériences institutionnelles. Il crée avec Maud Mannoni «l’Ecole expérimentale de Bonneuil-Sur-Marne» en septembre 1969 comme une «institution éclatée».

L’accent mis sur la place et la fonction du réel pour le sujet psychotique nous éloignera des adhérences Kleiniennes dans la psychanalyse des enfants. Elle prendra ses distances de la fonction des images du corps repérées par Françoise Dolto grâce à l’objet (a) sans représentation. Cette orientation enfin, permet d’apprécier les raisons du mouvement clinique post-kleinien (Meltzer, Tustin) vers la clinique de l’autisme.

À partir de sa patiente recherche, son engagement dans l’Ecole de la cause freudienne en 1981, s’accompagne de la volonté « de donner à la psychanalyse des enfants, toute sa place dans le Champ freudien ». C’est ainsi que commençait la lettre d’intention du 11 octobre 1982 qui allait se concrétiser par la création du Cereda, dans le cadre de l’Institut du champ freudien. Robert Lefort en situait ainsi l’enjeu « Il y aurait une grande contradiction à maintenir la psychanalyse des enfants dans une réduction à une technique de jeu et de dessins, avec ce dont l’enfant se montre capable, d’autant plus même qu’il est plus jeune – même avant qu’il parle – quant à nous éclairer sur un point aussi essentiel que la constitution du sujet dans le discours analytique…Il fallait reprendre la psychanalyse des enfants à ce niveau minimal, là où le corps apparaît de façon privilégiée comme un corps de signifiant. Signifiant certes, mais où le réel a toute sa place à partir de l’objet (a), et si le sujet apparaît comme un effet de réel, c’est bien chez l’enfant. »[1]. Dès la formation du Cereda, à l’initiative d’un cartel composé de Robert et Rosine Lefort, Jacques-Alain Miller et Judith Miller, et moi, des journées d’étude ont été envisagées. Je me souviens des réunions chaleureuses et animées de ce cartel, au domicile de Robert et Rosine Lefort. Ces journées eurent lieu régulièrement, d’abord semestrielles puis annuelles, depuis la première, le 5 mars 1983. Elles continuent de vectoriser les travaux des groupes du Nouveau Réseau Cereda, que Rosine et Robert Lefort ont initiés et qui ont amplement essaimé. À un moment choisi par eux, Rosine et Robert Lefort ont su transmettre à d’autres leur désir. La XXVe journée d’Etude du Cereda à Paris le 20 juillet 2002 eut une double particularité, d’être incluse dans une Rencontre Internationale du Champ Freudien, et de s’effectuer sur le mode d’une conversation. Le Cereda tiendra sa place dans la Rencontre Pipol 3, à Paris, les 30 juin et 1er juillet de cette année.

De La Naissance de l’Autre (1980) à La Distinction de l’autisme (2003), Robert Lefort a développé avec Rosine une œuvre centrée sur le traitement des sujets pour qui « il n’y a pas d’Autre ». Ils en étaient venu à mettre cet « il n’y a pas d’Autre » en tension avec « l’inexistence de l’Autre » dans la civilisation. Dans cette perspective, ils postulaient « une « structure autistique » qui, sans se présenter comme un tableau de l’autisme proprement dit, l’évoque par ses éléments structuraux dominants et très nettement repérables. Cette structure viendrait en quatrième parmi les grandes structures : névrose, psychose, perversion, autisme »[2]

Dans la « Distinction de l’autisme », les génies et les autistes adultes qui ont pu témoigner de leur singulière position subjective se rejoignent. Ils nous apparaissent comme frères autistes du genre humain. Robert Lefort savait respecter le point de docte ignorance qui nous saisit face au mystère final de la sortie de l’autisme par un dispositif discursif ou un passage à l’acte. Par les minutieuses enquêtes qu’elle implique, la méthode qu’il nous propose, à travers les cas cliniques ou les cas historiques, est d’autant plus précieuse qu’à l’époque des échelles d’évaluation, la quête de la singularité veut être dissoute dans les « démarches préventives globales ». Robert Lefort nous quitte, les livres de Robert et Rosine Lefort nous sont chaque jour toujours nécessaires.

J’adresse au nom de l’AMP toutes mes condoléances à Rosine Lefort, à leur fille, à sa famille.

Eric Laurent
16 février 2007

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[1] Lefort, R et R, Le CEREDA : Centre de recherche sur l’enfant dans le discours psychanalytique, in Analytica, n°44, 1986, p. 66
[2] Lefort, R et R. La distinction de l’autisme, Ed Seuil, coll. champ Freudien, 2003, p.8