19 de diciembre de 2014

LACAN QUOTIDIEN. Nouvelles de l'Inde. Le noued bo à Kolkata, par Frank Rollier

 
Kolkata, fin octobre : les derniers feux d’artifice et pétards des fêtes de Diwali retentissent, accompagnant jusqu’au fleuve les effigies de Kali Durga, la déesse omniprésente de cette mégalopole du Bengale, dont le nom résonne moins richement à nos oreilles que celui de Calcutta (les nationalistes sont passés par là qui ont rebaptisé les villes nommées par le colonisateur).

C’est à Kolkata que Santanu Biswas pratique la psychanalyse, premier et, pour le moment, unique analyste lacanien (1) de l’Inde (1,2 milliard d’habitants). Directeur du Département de littérature anglaise de la Jadavpur University, il y anime depuis quinze ans un cours intitulé « Littérature et psychanalyse », où sont inscrits soixante étudiants de master, auxquels il insuffle sa passion pour Lacan et la psychanalyse. « En quoi une psychanalyse n’est pas une psychothérapie ? » était le thème choisi pour répondre à son invitation de m’adresser à ses étudiants. Bonne humeur et questions pertinentes étaient au rendez-vous. Aucunement inhibés, ils ont interrogé la position d’un analyste lacanien sur la dépression, la perversion, l’autisme, la polysémie des signifiants, mais aussi la psychanalyse dans le contexte culturel indien où le Nom-du-Père et la structure familiale (la joint family) sont encore peu entamés par le discours capitaliste : « Quelle fonction attribuez-vous à la religion ? Pourquoi Lacan disait-il que les catholiques étaient inanalysables ? Comment recevoir un adolescent si sa famille y est opposée ? ». 

Ces étudiants qui, après un trimestre de cours, ont déjà entendu parler de RSI, des cartels, des CPCT..., ont aussi questionné le cadre analytique : « Les patients psychotiques sont-ils sur le divan ? Le transfert ne risque-t-il pas de conduire l’analyste à devenir le meilleur ami de son patient? Est-il possible de s’analyser avec un analyste qui n’est pas de sa culture ? ». La séquence s’est conclue par une joyeuse manipulation d’un nœud borroméen qui était du voyage, sous la forme d’une œuvre de Philip Metz. Une étudiante notait que cela pourrait être un jouet très apprécié des enfants... 

Les étudiants les plus motivés intégreront sans doute le Lacanian Study Circle que S. Biswas a mis en place il y a plusieurs années pour ses Senior students. Dans le cadre de deux ateliers consacrés au concept de nouage sinthomatique, la présentation d’un cas clinique de psychose ordinaire fut à chaque fois suivie d’une longue discussion avec les sept étudiants présents, rejoints via Skype par deux autres situés l’un à New-York, l’autre à Sydney. Les questions et les élaborations qu’ils ont pu avancer sur les deux cas n’auraient pas dénoté à la Section clinique. Mais, mis à part les deux expatriés, aucun n’a de clinique, ni n’est en analyse ; certains disent le souhaiter, mais ils se heurtent à l’absence de praticiens.  
 
Lacan, Sainte Thérèse, et les autres   

À New-Delhi, Savita Singh, professeure de théorie politique et poète renommée, nous avait invité dans son école de Gender and Development Studies de l’Indira Gandhi National Open University (IGNOU) à venir parler de « Lacan et la sexualité féminine : une approche clinique ». Alors que Lacan est, en Inde, souvent pris pour un linguiste ou un philosophe appartenant au groupe de la French Theory et ignoré en tant que praticien de la psychanalyse (une situation rencontrée aussi dans d’autres pays), il importait de mettre l’accent sur Lacan psychanalyste et sur la clinique. 

La conférence a été suivie d’une discussion avec S. Singh et ses invitées (une sociologue et Anu Aneja, professeure de littérature comparée, francophone et traductrice d’Hélène Cixous en hindi), puis avec la salle. Les questions n’ont pas manqué sur l’Autre jouissance, sur les formes modernes de la famille (amenant à accentuer que mère et père sont pour nous d’abord des fonctions), sur le rapport de la psychanalyse à la norme, l’accueil fait aux gays et lesbiennes ainsi qu’à l’hystérie (dont un éloge s’imposait). Ont été aussi questionnés le rapport du langage à l’inconscient, l’existence d’une répartition entre réel, symbolique et imaginaire en fonction du genre, l’infuence de la psychanalyse sur le groupe, la différence névrose/psychose (extraordinaire et ordinaire), l’analyse comme pratique luxueuse, l’écriture et la sublimation artistique. 

Bien évidemment, les enseignants du département de Gender Studies (dont un homme) n’ont pas manqué de commenter et de m’interroger aussi sur les relations de Lacan avec les féministes, sur les critiques faites à la psychanalyse par Judith Butler, sur les positions de Hélène Cixous, Julia Kristeva, Michel Foucault... 

Mes interlocuteurs, très intéressés d’entendre parler de Lacan et de la psychanalyse, ont paru agréablement surpris de découvrir la logique lacanienne de la sexuation, pour laquelle chaque femme est une exception et n’est pas-toute orientée vers le phallus. L’absence d’expérience de la cure et de toute pratique clinique les conduit à privilégier les élaborations théoriques et les combats politiques, dans un pays où la maltraitance des femmes (viols, violences faites aux belles-flles récalcitrantes par la famille de leur mari), longtemps cantonnée aux faits divers, est devenue récemment un enjeu politique, spécialement depuis la mort d’une étudiante violée dans un autobus à Delhi. 

Conférence et débat ont été flmés, devant un décor associant photographies de Freud et Lacan, séparées par l’extase de Sainte Thérèse du Bernin (j’avais fourni la couverture d’Encore) et... des photos des fgures les plus connues du féminisme des années 1980. Ces vidéos seront disponibles sur le catalogue d’IGNOU, université créée il y a trente ans, qui se dénomme « People’s University », étant essentiellement dédiée à l’enseignement à distance dans des disciplines variées, au moyen de vidéos (plus de 3 millions d’étudiants inscrits). 

Dans ces deux villes, et dans ce milieu universitaire, il se confrme qu’il existe un intérêt pour la psychanalyse lacanienne et, m’a-t-on répété, une forte demande d’analyse, mais pas d’offre. Les quelques analystes en place, des médecins, semblent exercer ce que Lacan appelait « une psychanalyse de confort, de salon [...] une pratique restreinte au traitement du comportement » (2), et seraient peu prisés. 

Reste l’exception de Kolkata, son analyste lacanien, qui a le projet d’organiser un colloque sur le symptôme, et ses étudiants enthousiastes. 

Notes:
1: S. Biswas a publié The literary Lacan : From Literature to ‘Lituraterre’ and Beyond, Seagull Books, 2013. Il avait organisé un colloque homonyme, à Kolkata en 2007, dont J.-P. Klotz a rendu compte dans Le Nouvel Ane n°8. Il a retracé son « Parcours avec Lacan » dans Lacan Quotidien n°4.
2 : « 1974 Jacques Lacan. Entretien au magazine Panorama », La Cause du désir n° 88, ECF-Navarin, novembre 2014, p. 167.