10 de mayo de 2016

NLS Congress / Congrès de la NLS Dublin 2016 : Minute 11-15

minute 



- 15 -
 
Quand le langage est troublé…
 
Daniel Roy
 
France

On distingue non pas des classes,
mais des modes, qui sont des variations.[1]


Il ou elle vient parler à un psychanalyste ou à un « psy » de ce qui ne va pas dans sa vie, de ce qui est venu la troubler, depuis longtemps ou depuis la semaine dernière. Dans un de ses énoncé « qui paraît d’assertion, mais est de fait modal, existentiel », Jacques Lacan a pu formuler ceci : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend »[2]. Il est pourtant des cas, singuliers, où le praticien ne peut pas oublier le dire dans ce qu’il entend derrière ce qui se dit. Où même, il n’entend plus que ça ! Dans les énoncés, dans leur forme même, leur accentuation, la place des signifiants dans une phrase, un silence qui scande de façon inhabituelle une formule toute faite, ou à l’inverse la répétition sans limite de lieux communs, le praticien subodore (avec l’oreille !) un rapport inhabituel, bizarre,odd, entre énoncé et énonciation, qui lui apparaît ne dépendre en rien du sujet qui parle, de ses intentions, de son « vouloir-dire ». Un opérateur étrange, alien, semble avoir pris possession de la fonction de la parole et prendre ses aises dans le champ du langage – soit de façon localisée, discrète, soit de façon généralisée, l’ensemble du système étant contaminé.

Soit le sujet qui parle semble étranger à ce qui se dit, soit ce qui se dit semble maltraiter le sujet, chercher à le mettre en défaut, à l’embrouiller.

An fond, d’être sujet à la parole ne semble lui donner aucune place « légitime » dans le champ du langage : n’est-ce pas cela que nous notons à l’occasion comme « trouble du langage » ?

Une discussion passionnante à propos d’un cas présenté par Jean-Pierre Deffieux lors de La Conversation d’Arcachon, autour de l’énoncé « Je manque d’énergie », avait alors conduit Jacques-Alain Miller à introduire le terme de « néo-sémantème » pour désigner « un phénomène qui ne se produit pas au niveau du signifiant (tel un néologisme) mais au niveau de la signification du terme »[3]. Cette discussion, reprise dans la Convention d’Antibes, va accentuer la focale mise sur les troubles de la signification, dans une référence soutenue à un passage du texte « Propos sur la causalité psychique »[4] dans lequel Lacan engage à « étudier les significations de la folie comme nous y invitent assez les modes originaux qu’y montre le langage ». Une liste s’ensuit : allusions verbales, relations cabalistiques, jeux d’homonymie, calembours ; accent de singularité que l’on entend la résonance dans un mot, transfiguration d’un terme dans une intention ineffable, figement de l’idée dans un sémantème… Ainsi, une patiente citée dans le travail présenté par la section clinique d’Aix-Marseille, Nice, peut énoncer « Je suis une chaussette retournée » et faire entendre cet « accent de singularité » qui résonne dans cette signification « ineffable ».

Cette liste,  non-exhaustive, de variations dans les troubles de la signification ne constitue en rien un guide-line pour un diagnostic des psychoses ordinaires. Elle indique le souci de l’analyste de tenir compte de la diversité des modes de « jouir du langage », de façon à accompagner son analysant dans son effort de localiser, de cerner, voire de nommer cette jouissance, que constituent déjà ces troubles, discrets, du langage.
 
[1] Miller J.-A., in La psychose ordinaire, p. 231.
[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, p. 449.
[3] Miller J.-A., in La conversation d’Arcachon, p. 205.
[4] Lacan J., Écrits, p. 167.




-14 -
 
Notre « p’tit fil »
 
Epaminondas Theodoridis
 
Grèce 
 
« À la vérité, un p’tit fil, hein ! que vous trouveriez tout seuls, dans ce rapport de concernement avec cette chose vraiment unique, problématique, qui vous est donnée, je ne dirais pas sous le titre de fou, parce que ce n’est pas un titre… un fou, c’est quand même quelque chose… ça résiste, voyez-vous, et qui n’est pas encore près de s’évanouir simplement en raison de la diffusion du traitement pharmacodynamique. Si vous aviez un p’tit fil, quel qu’il soit, ça vaudrait mieux que n’importe quoi, d’autant plus que ça vous mènerait quand même nécessairement à ce dont il s’agit. » 
 
Jacques Lacan
Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne
 
En 1967 Lacan invite les jeunes psychiatres de Sainte-Anne à trouver un « p’tit fil », quel qu’il soit, dans leur rapport de concernement avec le fou qui les mènerait nécessairement à ce dont il s’agit, c’est-à-dire au réel de la clinique de la folie. Il affirme par ces propos que quelle que soit notre approche épistémique, à partir du moment où nous sommes rigoureux dans notre travail et suivons notre fil, nous allons rencontrer nécessairement des difficultés et des impasses semblables, imposées par le réel de la clinique.

Alors, c’est un fait incontestable que dans notre pratique nous rencontrons des cas pour lesquels nous sommes en difficulté pour poser de façon sûre un diagnostic, ainsi qu’à les classer selon le binaire classique d’opposition névrose-psychose. Pour désigner ces inclassables de la clinique, le syntagme psychose ordinaire, qui est « davantage une catégorie épistémique qu’objective »[1], a été inventé par J.-A. Miller, à partir du dernier enseignement de Lacan. C’est le travail de recherche des Sections cliniques dans les années 90 sur les psychoses qui a démontré la nécessité de distinguer cette catégorie pragmatique. Du côté de l’IPA, les notions d’états-limites – devenusborderline personality disorder dans le DSM -, de la psychose blanche ou froide, sont autant de tentatives pour décrire ces mêmes phénomènes cliniques.

L’invention de la psychose ordinaire est corrélative à notre civilisation hypermoderne où l’Autre n’existe pas, où il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Le Nom-du-père n’étant plus le garant d’aucun ordre, l’Autre est inconsistant, d’où la prolifération des diverses normes. La psychose ordinaire n’est donc pas issue de la clinique structuraliste, discontinue de la première période de l’enseignement de Lacan, mais elle est inscrite dans la perspective de son dernier enseignement marqué par la connexion de la jouissance et du signifiant, par la forclusion généralisée et du réel sans loi. De ce « questionnement le plus radical jamais formulé du fondement même de la psychanalyse »[2] une nouvelle clinique continuiste en découle, la clinique borroméenne, la clinique du sinthome, où « le psychotique franc comme le normal sont des variations […] de la situation humaine, de notre position de parlant dans l’être, de l’existence du parlêtre. »[3]Nous sommes donc tous égaux à l’égard du réel de l’inexistence du rapport sexuel qui puisse s’écrire, égaux devant le troumatisme de l’impact du langage sur le corps. Tout discours est alors une défense face au le réel du non rapport, un délire auquel on croit.

Mais cette continuité entre la névrose et la psychose ne contredit pas la pertinence de leur distinction et de leur opposition selon la clinique structuraliste et ne signifie pas qu’il y a un passage de l’une à l’autre, comme le laissent croire les élaborations au sein de l’IPA. C’est pourquoi J.-A. Miller précise que si le diagnostic de psychose ordinaire est posé « cela veut dire que c’est une psychose. Et si c’est une psychose, alors elle peut être rapportée aux catégories nosographiques classiques. »[4] La continuité entre névrose et psychose, en guise de courbe de Gauss, est concevable seulement dans la perspective de la forclusion généralisée, du « tout le monde délire », où ce qui importe ce sont les inventions du sujet, avec ou sans l’appui du prêt-à-porter du Nom-du-père, pour nouer et tenir ensemble de manière borroméenne ou pas le R, S et I. À partir de cette clinique borroméenne P. Skriabine a proposé une nouvelle clinique différentielle[5] qui peut nous être utile dans notre pratique.

C’est en cela que consiste notre « p’tit fil », notre orientation, dans l’abord des psychoses ordinaires qui sont des psychoses du « type roseau » : essayer de repérer les signes discrets de débranchement dans ces cas sans franc déclenchement parce que « le contraste entre avant et après n’y est pas aussi marqué »[6], de même repérer ce qui fait tenir ensemble les registres du R, S et I, pour éviter au sujet des moments de crise et ainsi l’aider à construire un nouage là où il est défait. 

[1] MILLER J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire » (2008), Quarto, Revue de psychanalyse, n°94/95, 2009, p. 42.
[2] MILLER J.-A., « Préface », Joyce avec Lacan, Paris, Navarin éditeur, 1987, p. 11.
[3] IRMA, La psychose ordinaire, La convention d’Antibes, AGALMA-LE SEUIL, 1999, p. 231.
[4] MILLER J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire » (2008), op. cit., p. 45.
[5] SKRIABINE P., « La clinique différentielle du sinthome », Quarto, Revue de psychanalyse, n° 86, 2006, p. 58-64 et sur internet « Introduction à la clinique borroméenne, de RSI au sinthome », http://uforca-pidf.pagesperso-orange.fr/page11/index.html .
[6] IRMA, La psychose ordinaire, La convention d’Antibes, op. cit., p. 276.



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Ordinary psychosis : 
A creation of language for our times[Excerpts]
 
Véronique Voruz
 
Great Britain 
 
“I choose this approach, the ‘mapping’ approach, because it is well-suited to preventing a signifier, a creation of language thus, from taking on the consistency of an objective category. How do we use signifiers? What for? With what effects? These are questions that should never be absent from our practice, given that we are well acquainted with the segregative effects of the signifier. “ […]

“In fact, the concept of ordinary psychosis is to be understood precisely as a quilting point – Foucault would have called it a principle of intelligibility: a concept extracted from a field ex post facto, which can then be used to order that field.” […]

“The invention of the name ‘ordinary psychosis’ was very important: it gave new impetus to our clinical research for a while and provided an alternative to the ‘borderline’ impasse in psychoanalytical  theory. The fact that the word ‘psychosis’ was retained – as it is for the title of the NLS Congress, though it is pluralized – meant that what had been acquired in the psychoanalytic treatment of the psychoses could be retained, while the adjective ‘ordinary’ came to tone down the reactions that can be caused by the word ‘psychosis’.” […]

“Most importantly, it allowed clinicians to let go of their safety net, our entrenched belief in the objectivity of the categories of neurosis and psychosis. It forced us to re-learn how to think starting from the phenomena rather than from the category: what is happening instead of what does it mean? And this is what Jacques-Alain Miller, together with the executive committee of the NLS, have set as an objective for the NLS Congress in Dublin: discreet signs. The title of the Dublin Congress echoes the determined orientation of the World Association of Psychoanalysis: a resistance to reducing clinical practice to an ordering of speaking beings under signifiers.”

“And of course, ordinary psychosis is a signifier, i.e. a creation of language. So its introduction had effects in our community…” […]

“Why does Lacan renounce ontology, and Miller after him? If Lacan started his teaching by arguing that the particular of a subject’s identifications should be subsumed under the universal of the signifier (when his idea was that psychical causality pertained to the imaginary register), in the ‘later teaching’ the universalization of the signifier is what precludes the singularity of a subject from being circumscribed in speech.” […]

Finally, in his 2014 presentation, Miller delivers his “declaration of fundamental clinical equality between parlêtres”, asserting that we are all affected by debility (imaginary), delusion (symbolic) and dupery (real). In the de-sublimated world of our contemporary practice, our compass is the sinthome, which will lead to what Miller calls an “existential conclusion” for an analysis: “there is a jouissance which does not let itself be negativised [by being]. There is a jouissance that is not in the ontological register, which is a register of fiction.”  

In this perspective, the orientation of our analytic practice is to circumscribe [serrer] the real of the symptom, irrespective of the structure we hypothesize as correlate to the creations of language we use.” […] 

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Ordinary of the tattooed mark
 
Nassia Linardou – Blanchet
 
 Greece 
 
Ordinary psychosis entered our vocabulary to become one of our clinical concepts during the Antibes Convention in 1998. Jacques-Alain Miller created it “as a direct consequence of what we call the last teaching of Lacan which is a feedback from his pragmatic development over the thirty years of his Seminar[1].

As J.-L. Monnier reminds, the production of this concept took place in three phases: surprise-rare cases-ordinary psychosis[2]. In Antibes neo-triggering, neo-conversion, neo-transference have tried to apprehend what is new into the clinical field. But in his introduction, Jacques-Alain Miller says that he doesn’t want to connect this elaboration to the neo-psychosis: “I don’t like at all the neo-psychosis. And I told myself: finally, what we are talking about is ordinary psychosis”[3]. So, ordinary psychosis indicates that the psychosis of the modern times displaces the question of ‘ordinary’ normality assigned by the only Oedipus complex.

It is sensible that Jacques-Alain Miller encourages us to center our diagnostic question on the existence of “a disturbance that occurred at the inmost juncture of the subject’s sense of life” and to refer all the little details to that central disturbance. He organizes this disturbance according to a triple externality. It is here that I would like to stress on the bodily externality.

The body nowadays tends to be less ‘hold’ by the discourse. Clinical evidence converges to the fact that “to build his own body” or to establish a link with the Other often gets through the cutaneous mark. Ordinary psychosis certainly inspired this tattoo fashion which acquired a surprising importance and claims to be an answer to the question ‘what can the body be made for?’ at the very moment that the norms forsake it. Anthropologists confirm that today the tattooed-criminal short cut, whose tenacity was remarkable, has been put aside. Moreover, where usually the body mark socialized the human being, nowadays the ‘ordinary’ tattoo is considered rather a personal act and an individual choice[4].

Could we establish a differential diagnosis of the tattoo? It is a question of tonality, Jacques-Alain Miller says. For example, such a masculine subject consults the psychoanalyst following the advice of his cardiologist because of an anxiety which could heighten his mitral valve prolapse. He is a young man who pursuits a rather successful career. He is covered in tattoos, specifically with Tibetan death’s-heads. He decided on his first tattoos at the exit of the adolescence when his father died. This subject is inhabited by the death but a particular detail gives a precise indication into the disturbance at the inmost juncture of his sense of life. His tattoos certainly tell a story of power and wisdom, a story which pleases him, as he says. But the Push-to-the-tattoo to which he devotes, is qualified by him as “a singular experience”: indeed the smell of the burned flesh mixed in that of the ink as well as the proven pain procures him an infinite jouissance. Here the tattoo as “a joint brace to connect with his body”[5] has to be renewed in the infinity as the psychotic modality of the drive imposes. Ordinary psychosis thus, but what psychosis is in question? Because “the term of ordinary psychosis must not be a permission to ignore the clinic”[6]. I shall say that this body is not ballasted by the object as the rhythm of his frantic life shows as well as the occasional use of cocaine which deletes the circadian cycle of the life. Only anxiety badly subjectivated comes to indicate the neighborhood of the mania with the death.

Such other feminine subject also at the exit of the adolescence chooses the tattoo as a mark of the link to the Other. She gets inscribed on her back the name of her father that she had lost during her early childhood. She had always been considered as ‘the orphan’. “The lack of my father always pushed me towards the life during all these years”, she says. By fixing this mark to the body in an indelible way, she tries at the same time to fix something of the cause which directs her love life. Here, the tonality is completely other, that is to say hysterical, and the body obeys the constraint of the castration. 

[1] Miller J-A, « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto 94-95, p. 40.
[2] Monnier J-L, « Psychose ordinaire et ‘présent liquide’ », Quarto 94-95, p. 34.
[3] La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Ouverture, p. 230.
[4] Among other studies, cf Elise Müller, Une anthropologie du tatouage contemporain, L’Harmattan, 2013.
[5] Miller J-A, « Effet retour sur la psychose ordinaire », p. 46.
[6] Miller J-A, « Effet retour sur la psychose ordinaire », p. 45.


- 11 -


Psychose ordinaire et surmoi
 
 Lieve Billiet
 
Belgique

Jacques-Alain Miller précise qu’en proposant le terme de psychose ordinaire, il a moins présenté un concept ayant une définition rigide, un statut « capitonné » du savoir, qu’un terme dont tout un chacun pouvait se servir, « un statut démocratique du savoir de l’Autre ».[1] Il ajoute que si ce n’est pas une catégorie de Lacan, c’est une catégorie clinique lacanienne, dans la mesure où elle est extraite de son dernier enseignement. Prenant appui sur la notion de sinthome, elle présente un abord clinique de la psychose au-delà de la norme névrotique et du concept de forclusion.

Qu’est-ce que cela implique pour la notion de psychose elle-même ? Remarquons qu’à propos de Joyce, Lacan pose la question, non pas de savoir s’il était psychotique, mais s’il était fou – question à laquelle il ne donne d’ailleurs pas de réponse. Éric Laurent part de la question « qu’appelons-nous psychose ? » pour faire ressortir à quel point la psychanalyse a eu un effet de « démocratisation ». Au travers du complexe d’Œdipe, Freud a démocratisé le tragique qui donnait forme à la civilisation victorienne, où le règne de l’interdit définissait l’horizon idéal du discours. Les tragédies « extraordinaires » – celles de la réalité et des grand romans épiques du XIXème siècle – en devenaient « ordinaires ».[2] En croyant au père, chaque névrosé vivait sa tragédie. L’ordinaire est du côté de la névrose, l’extraordinaire du côté de la psychose, non seulement en tant que le psychotique ne répond pas à la norme œdipienne, mais en tant que par sa mission délirante, il sera l’exception, il fera l’effort extraordinaire de réinstaller la norme, la loi, l’ordinaire.

De la clinique structuraliste à la clinique borroméenne, de la croyance au Père à la croyance au sinthome, du « ne devient pas fou qui veut » au « tout le monde est fou », un changement s’opère. C’est moins une mise en question du statut exceptionnel et extra-ordinaire du Nom-du-Père, qu’une mise en question des notions d’exception et d’extra-ordinaire eux-mêmes.  La clinique du nœud borroméen est la clinique de l’arrangement singulier que tout parlêtre doit trouver pour faire avec la jouissance de son corps vivant. Elle va jusqu’à rendre « ordinaire », le « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie ».

Que tout le monde soit fou ne veut pourtant pas dire que tout le monde soit psychotique.[3] C’est pour cette raison que la question de la psychose ordinaire se pose. La psychose de la clinique du sinthome est la psychose de l’époque de l’Autre qui n’existe pas, du monde déboussolé et féminisé. Marie-Hélène Brousse renvoie à la thèse de Lacan dans la leçon du 19 mars 1974 de son Séminaire « Les non-dupes errent », selon laquelle le Nom-du-Père forclos dans la contemporanéité revient dans le réel sous la forme de « normes sociales ». « Ce qui fait norme aujourd’hui, c’est le chiffre, la moyenne, le ratio. (…) Tel est le Nom-du-Père aujourd’hui : le politiquement correct, le consensus, l’evidence proof de tout qui est la seule justification du droit d’exister. L’ordre social est fondé non sur la fonction du père qui nomme, mais sur la courbe de Gauss dont la normalité est la médiane. (…) Lacan qualifie cet ordre social d’« ordre de fer ». Il est plus féroce que le Nom-du-Père parce que ce n’est pas le désir qui lui est corrélé, comme cela se produit dans le cas de l’interdit, mais la jouissance. Quand quelqu’un vous dit « non » le désir peut surgir, mais si c’est un nombre qui vient à la place du non, le surmoi seul peut répondre. (…) Le nom de ce nouveau surmoi est celui que l’on peut écrire aux dépens de l’idéal du moi. On peut parler aujourd’hui d’un surmoi statistique. Quand nous parlons de psychose ordinaire, il s’agit de comportement super social. Il s’agit d’une soumission absolue, métonymique bien sûr et non métaphorique, aux usages communs, à la banalité tels qu’ils sont définis par la médiane de la courbe. »[4] 

A l’époque actuelle le statut du surmoi a radicalement changé. Dans la clinique de la psychose ordinaire, on ne peut qu’être frappé par la présence massive d’un surmoi tyrannique et persécuteur qui « prescrit », fait « norme », qu’il se présente sous la forme de la « moyenne » hypermoderne ou celle plus archaïque d’une figure maternelle. En effet, le déclin du père implique aussi qu’il a perdu sa fonction de persécuteur par excellence. 

[1] Jacques-Alain Miller, Effet retour sur la psychose ordinaire, Quarto, 94-95, 41.
[2] Eric Laurent, La psychose ou la croyance radicale au symptôme, Mental, 29, 67.
[3] Ibid., 71.
[4] Marie-Hélène Brousse, La psychose ordinaire à la lumière de la théorie lacanienne du discours, Quarto 94-95, 13.