23 de julio de 2016

Le Forum des psychanalystes: "L’Evidence Based Medicine en crise", par Marie Brémond




Marie Bremond


Chère Maggie De Block,

C’est sur l’Evidence Based Medicine que je voudrais vous interpeller, point central annoncé à la page 7 de votre projet de loi réglementant les professions de soins de santé mentale. S’il est incontestable désormais que cette médecine fondée sur la preuve est devenue un outil de gestion efficace pour qui s’intéresse au calcul des rationalisations financières et matérielles dans l’organisation des soins, vous n’êtes sûrement pas sans savoir que les fondateurs de l’EBM eux-mêmes remettent en question, depuis quelques années, la pertinence d’un tel modèle dans le champ de la santé, et plus précisément dans celui qui nous intéresse, celui de la santé mentale.

Il apparaît que vous ayez omis de vous inspirer des gens de terrain pour construire ce projet de loi. Tentons donc de donner de la voix à ceux que vous pourrez entendre : des collègues chercheurs en santé publique.

Ainsi, Daniel W. Rosenberg, l’un des fondateurs de l’EBM, affirme qu’« une telle approche peut produire des recommandations scientifiques, qui sont néanmoins de portée limitée dans la pratique clinique ». Et de poursuivre : « Une science juste requiert des traitements qui soient uniformes, bien documentés, explicites et logiques ; un traitement clinique pertinent doit cependant être individualisé pour l’enfant et la famille, compatible avec le style du clinicien, intuitif, et attentif aux relations de l’enfant avec sa famille »(1).

Peut-être gagnerez-vous à prendre connaissance, comme ce fut le cas pour nous, de cet article de David Glance, dans le British Medical Journal, qui, lui, signale que le « premier problème de l’EBM est qu’elle se lie aux compagnies qui ont un intérêt certain à voir la recommandation de certains traitements »(2).

Par ailleurs, « […] le volume des preuves est devenu au fil des années incontrôlable »(3) nous disent Trish Greenhalgh et Neal Maskrey. Et ils ajoutent un peu plus loin dans leur article que « […] des règles inflexibles et construites à partir de la technologie peuvent produire du soin pensé pour le management plus que pour le patient ».

De l’autre côté de la Manche, en France, des chercheurs du laboratoire Santé Individu Société à l’université de Lyon III confirment que « l’EBM a apporté au médecin une aide inégalée dans sa pratique clinique, nécessaire à l’entrée de la médecine dans l’ère de l’information, mais il existe un point aveugle dans la médecine mettant l’EBM en défaut : la relation de soins en général et la souffrance psychique en particulier » (4). Les chercheurs ajoutent : « Nous assistons aujourd’hui à une amélioration technique de la prise en charge du soin, et à une régression dans la relation de soin. En effet, plus forts sont la structure apparente (la norme ou la recommandation de bonne pratique) et le sentiment de vérité absolue qu’elle véhicule, plus difficile est la perception de la structure profonde du soin à cause des modèles conscients et déformés imposés par cette norme et qui s’interposent comme des obstacles entre le médecin et son patient. »

Enfin, selon David. L. Sackett, le fondateur de l’EBM, il existe avec l’EBM une menace qui serait de confondre l’« absence de preuve d’efficacité » et la « preuve d’absence d’efficacité » d’une intervention.

Quelles que soient les réponses que l’EBM apporte au questionnement sur le réel, la médecine par la preuve n’épuisera pas le parlêtre dans sa démarche de résistance face à cette normalisation des pratiques. Le Journal du Forum des Psychanalystes et la pétition qu’il soutient en sont la preuve incarnée !



(1) J. Barnes, A. Stein, W. Rosenberg, « Evidence Based Medicine and evaluation of mental health service: methodological issues and future directions ». Arch Dis. Child., mar.1999 ; 80(3), pp. 280–285.
(2) D. Glance, « Evidence Medicine is broken, why we need data and technology to fix it », june 2014, p. 348.
(3) T. Greenhalgh, Dean for research impact, N.Maskrey, professor of evidence informed decision making for the EBMRG. « Evidence Medicine: a movement in crisis ». British Medical Journal, june 2014.
(4) R. Chvetzoff, G. Chvetzoff, J.-P. Pierron « Du compas à la boussole : de l’Evidence Based Medicine au sens de la relation de soin ». Réflexion à partir de la Haute Autorité de Santé concernant l’autisme. Ethique et santé, 2012, n° 9, pp.159-164.

Et je m’informe en suivant @Fdespsy sur Twitter…

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