27 de julio de 2015

IXème colloque de la Société Bulgare de psychanalyse lacanienne et la Nouvelle Ecole Lacanienne (New Lacanian School NLS) , par Ralitca Stoyanova

Le colloque s’est déroulé le 15.05.2015 à la salle « Culture », dans la ville de Roussé, avec la participation de Dominique Holvoet, psychanalyste, membre de l’Ecole de la Cause Freudienne, de la NLS et de l’Association Mondiale de Psychanalyse, directeur de l’Institut médico-pédagogique « Courtil ». Véronique Robert, psychanalyste, membre de lEcole de la cause freudienne et directeur thérapeutique de lInstitut médico-pédagogique « Courtil » a été linvitée spéciale de ce colloque.  Elle a également été invitée à intervenir en tant que responsable du deuxième module de formation du laboratoire du CIEN « L’enfant et ses symptômes »  durant les deux jours qui ont suivi le colloque.

Le colloque était consacré à la thématique de l’autisme et au rôle du surmoi, au lien avec les objets et leur statut chez le sujet qui n’a pas de corps construit. La thématique était dépliée (développée) sur la base du livre d Eric Laurent « La bataille de l’autisme », qui s’appuie sur les bases théorétiques données par Lacan comme directions du travail avec des enfants autistes. La thèse fondamentale de Eric Laurent est que ce qui est spécifique pour lautisme, cest un retour de la jouissance « au bord », lexpression signifie également « fin » et « limite ».

Dominique Holvoet a proposé deux extraits du Séminaire I de Jacques Lacan à commenter. Dans ces extraits il est question du cas de Robert, nommé « l’enfant-loup », qui ne dit que deux mots : « madame », pour nommer tous ceux qui ont pris soins de lui à l’orphelinat et « loup » pour désigner tout le reste qui est pour lui la loi et représente sa construction du monde. Un enfant d’une institution, considéré comme autiste, qui court partout en criant « le loup, le loup !». Les deux extraits ont été commentés respectivement par Vessela Banova et Bistra Dancheva :

1.  «  Le surmoi est à la fois la loi et sa destruction. En cela, il est la parole même, le commandement de la loi, pour autant qu’il n’en reste plus que la racine. La loi se réduit toute entiere à quelque chose qu’on  ne peut même pas exprimer, comme le « Tu dois », qui est une parole, privée de tous ses sens. C’est dans ce sens  que le surmoi finit par s’identifier à ce qu’il y a seulement de plus ravageant, de plus fascinant, dans les expériences primitives du sujet. Il finit par s’identifier à ce que j’appelle la figure féroce, aux figures que nous pouvons lier aux traumatismes primitifs, quels qu’ils soient, que l’enfant a subis. » (p. 119  du Séminaire I « Les écrits techniques de Freud », Editions du Seuil, 1975).

2. « Le loup! »],c’est essentiellement la parole réduite à son trognon. Ce n’est ni lui, ni quelqu’un d’autre. Il est évidemment Le loup ! pour autant qu’il dit cette parole-là. Mais Le loup ! c’est n’importe quoi en tant que ça peut être nommé. Vous voyez l’état nodal de la parole. Le moi est ici complètement chaotique, la parole arrêtée. Mais c’est à partir de Le loup !,qu’ il pourra prendre sa place et se construire. » (p. 121 du Séminaire I « Les écrits techniques de Freud » Editions du Seuil, 1975).

 Dans son commentaire du cas du petit Robert, « lenfant-loup », Jacques Lacan souligne le caractère de commandement du surmoi. En identifiant le Surmoi dans le signifiant « le loup », que cet enfant narrête pas de répéter, Lacan souligne que cest ce signifiant lui-même qui est impératif : « la loi et en même temps sa destruction ». Lacan l’envisage comme lié à la question de la structure – le rapport qu’entretient Robert avec la langue, est réduit à la racine de la langue et c’est l’unique lien que ce petit enfant peut maintenir avec le monde. Cette racine s’est transformée en signifiant isolé S1, qui n’est pas connecté à d’autres signifiants et a la valeur de jouissance surmoïque. Il n’est pas l’effet de la civilisation, il est son empêchement, ce qui voudrait dire qu’il est le symptôme de cette civilisation et la nature de la tension, survenue chez le sujet.

Dans le Séminaire I, Jacques Lacan démontre que le surmoi a un lien avec la loi, quil identifie avec la langue – les lois de la langue et du discours que le Grand Autre lui propose. Lenfant rencontre dans le surmoi quelque chose qui est la manière dont il entend, sans en comprendre le sens. La langue, en tant quobjet symbolisé commence à fonctionner pour lenfant à temps, pour qu’elle soit incorporée. Ainsi la place du surmoi primitif est au niveau du nouage du corps vivant et de la langue.

C’est aussi dans le Séminaire I que Lacan parle du Stade du miroir, grâce auquel le Moi pourrait se construire. C’est un stade durant lequel l’enfant rentre dans le monde des objets et commence à reconnaitre son reflet dans le miroir. Chez l’enfant loup ce stade n’a pas eu lieu et c’est la raison pour laquelle il se vit lui-même de manière morcelée et tout est réel pour lui.  Lors du 8ème colloque de la Société Bulgare de psychanalyse lacanienne, Bernard Seynave indique que pour quun sujet puisse se construire un corps, il doit incorporer la langue cest la langue qui construit le bord, la frontière de ce corps. Ce bord et cette frontière sont une zone d’échange. Ce qui arrive pour le sujet autiste, c’est qu’il n’a pas de frontières, n’a pas de corps, n’a pas de limite.

Dominique Holvoet a souligné que lenfant-loup vit uniquement le réel, il se sert dun signifiant S1 en lui-même, qui remplit pour lui le rôle de protection du monde. Il nomme tout par ce signifiant. Dans son livre « La bataille de l’autisme », Eric Laurent commente cet extrait pour illustrer que Jacques Lacan différencie deux théories de la nomination – celle de l’ainsi nommé « principe de la non détermination de la traduction » : lorsqu’on nomme quelque chose, nous le définissons et ce que nous avons défini une fois, est ensuite découvert pour toute interprétation et  l’autre, la théorie de Lacan selon qui la nomination a valeur d’évènement, il y a quelque chose qui arrive au moment de la nomination. Lorsque l’enfant du cas commenté dans le Séminaire I utilise le signifiant « loup » pour la nomination, c’est comme s’il écrasait ce qui est nommé, de manière à ce qu’il n’entraine pas derrière lui d’autres signifiants.

Dominique Holvoet , en s’appuyant sur la cas de l’enfant-loup, a indiqué que le corps ne recouvre pas l’organisme et qu’on rencontre des objets qui ont le statut d’une partie du corps chez l’enfant autiste. Ces enfants s’intéressent souvent à tout type de trous et orifices/ fentes, qu’on peut envisager comme parties du corps de l’enfant. La fonction du symbolique consiste justement en cela : à « faire des trous ». Cest notamment parce que chez lenfant autiste il ny a pas cet usage du symbolique que surgit la nécessité de faire des trous dans le réel. Lenfant est entièrement envahi par une excitation dont il ne peut pas se soustraire. Lenfant doit trouver un remplaçant  à limage du corps, qui est absente chez lui, en « recousant » son espace subjectif ou bien à travers la rencontre dun « double ». La langue et la voix créent un évènement dans le corps, qui provoque à chaque fois une forme dautomutilation. Ils doivent être éteints parce que ils confrontent le sujet autiste à lambigüité de la langue, où un mot nous renvoie systématiquement à un autre.

Dans son livre « La bataille de l’autisme » Eric Laurent parle de la particularité de l’autisme par rapport à la paranoïa et la schizophrénie. Le champ des psychoses peut être envisagé non seulement à partir du mécanisme de forclusion du Nom du Père, c’est-à-dire un dommage irréversible du registre symbolique, mais aussi à partir de ce qu’on peut nommer comme retour de la jouissance. C’est un processus similaire entre l’autisme, la paranoïa et la schizophrénie, mais il existe une différence dans le mécanisme spécifique de retour de cette jouissance. En ce qui concerne la paranoïa, le retour de la jouissance arrive chez l’autre. C’est la raison pour laquelle le mauvais objet est toujours situé chez l’Autre. Dans la schizophrénie, la jouissance fait retour dans le corps propre du sujet, et le corps propre est le premier Autre du sujet. Et si dans la paranoïa et la schizophrénie il y a un mouvement d’investissement de la libido, dans l’autisme ce mouvement est absent. Dans l’autisme, le retour de la jouissance arrive à une frontière, à la « limite ».  Pour le sujet autiste, il n’y a pas d’Autre, qui soit séparé de lui et c’est la raison pour laquelle le mouvement d’investissement de l’Autre ne peut pas avoir lieu. Il n’y a pas non plus d’investissement du corps propre chez l’autiste parce qu’il n’a pas de corps, construit comme tel, il ne dispose pas de l’enveloppe de son corps et ne le reconnait pas dans le miroir. C’est la raison pour laquelle il doit s’inventer une « barrière » corporelle sécurisante dans laquelle il va être protégé de toute intrusion de l’Autre. C’est un corps dont tous les orifices sont bouchés, un corps sans trous. Dans le cas de l’enfant-loup il a été souligné qu’il ne peut pas y avoir de trou chez lui. La nécessité de trous est une forme de développement par rapport à cet état initial. Le trou est quelque chose qui nous permet d’avoir extérieur et intérieur et ce n’est qu’à ce moment-là que quelque chose peut être construit autour de son bord.

Eric Laurent, prenant appui sur les particularités de l’objet, propose une topologie spéciale de l’espace subjectif du sujet autiste. L’objet est défini comme ce qui est un reste du vivant, lorsque celui-ci n’est pas noué à la langue (l’objet petit a). Durant son développement, lors de la rencontre avec la langue, la perte de jouissance est ce qui  fait en sorte que l’enfant incorpore l’objet oral, l’objet anal, la voix et le regard, sur lesquels est basé le lien à l’autre. Le sujet autiste n’a incorporé aucun de ces objets, qui ont une valeur de réel dans son monde et sont ainsi vécus comme une intrusion vis-à-vis de lui. On observe alors un corps, qui ne fait que jouir et des objets, qui sont des parties du corps et, dans ce sens, sont très vivants

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