15 de julio de 2015

LACAN QUOTIDIEN. SON CORPS FOUT LE CAMP A TOUT INSTANT (Lacan – 1976) Lecture de Il Salto de Christian Tarting, par Hervé Castanet


Il Salto (1) est un poème de Christian Tarting (2) — disposé sur les pages imprimées d’une seule traite, d’un seul jet : pas de parties, de scansions, de reprises. Un seul poème — à lire en silence en continu ; ou bien à haute voix sans interruption en sachant prendre sa respiration et en modulant son souffe. Une fois que l’unité-poème Il Salto a été posée, quelle première conséquence en tirer ? Pour en parler, en rendre compte, faut-il démembrer l’unité ou la parcourir telle avec l’ensemble de ce qui la constitue comme ce poème-ci, cette unité-là ?


De la possibilité d’une lecture
 
Nous déplacerons la question, nous obligeant à modifer ce que nous appelons une unité et ce que nous obtenons, après démembrement, sous le nom de fragments. Une première indication de lecture : n’opter ni pour l’unité, ni pour le fragment ! Il Salto y résiste, n’en veut pas, s’y dérobe. Est-ce possible ? Comment s’y prendre et pourquoi faudrait-il s’y prendre ainsi ? Pourquoi ce refus du choix ? N’est-ce pas aussitôt annuler la possibilité de la lecture ? Un résultat : refuser de lire un poème en totalité ou en fragments l’annule comme pouvant être lu. Le poème se réduirait à son seul titre (ici : Il Salto) et tel un monument fermé, inviolable, il ne resterait que son seul nom sur le fronton (ici, le nom du livre édité : Il Salto). Ce n’est pas que le poème ne puisse être lu pour raison d’illisibilité ou d’obscurité internes, formelles, mais parce que le choix pour pouvoir le lire, la façon pratique de pouvoir y accéder, sont récusés d’emblée. Il est comme le couteau de Jeannot dont on change le manche puis la lame et, à ce titre, n’existe plus, a disparu : un couteau aura été et il était celui de Jeannot — et Jeannot lui-même disparaît puisque seul son couteau, s’il avait été, aurait pu nous permettre de l’identifer. 


Les marques du poème sont non lisibles par choix de lecture et demeurerait la place désormais vide que seul le nom de Il Salto désigne. La logique peut être un secours — celle de Frege qui construit le zéro-nombre comme le concept qui désigne qu’aucune chose n’est subsumée sous le concept (par exemple : la planète Vénus n’a pas de lune). Le zéro-manque (= la lune de Vénus qui n’est pas) est intégré dans la suite des nombres, incorpore l’arithmétique parce que zéro-nombre le représente, en tient lieu. Mais le résultat serait maigre : Il Salto vaudrait pour un poème, à compter dans une suite de poèmes, même si le poème qu’il subsume comme chose a disparu, est absent, bref manque, parce qu’une possibilité de lecture ne peut s’enclencher.

Avant même d’être commencé, le compte-rendu du poème serait annulé et l’article pour Lacan Quotidien se réduirait à un : il y a le poème Il Salto — c’est un poème ; il vaut pour un poème dans la suite des poèmes.

La poésie, et notamment la poésie contemporaine avec une vivacité particulière, pose la possibilité même de la lire par le biais de l’impossibilité — appelons cela : une thèse à propos de cette poésie. Il y a le poème — un poème écrit, publié, achetable sous forme de livre. Mais un second il y a émerge aussitôt : il y a sa non-lecture, l’impossibilité de le lire. La poésie, cette poésie-là, écrite dans une langue, ici : le français, mais qu’on ne sait pas lire parce que la forme poème laisse en suspens ce qui, seul, permettrait de le lire : le poème est-il à lire en totalité ou par fragments ? Or, mon hypothèse pour Il Salto, est que le poème sous ce titre crée cette impossibilité du choix ouvrant à la lecture et, en même temps (j’insiste sur ce : en même temps), donne une issue qui permet de penser et de pratiquer la lecture autrement. Il y a une poésie, c’est la thèse complémentaire de la précédente, qui ouvre à une lecture qui ne choisit nullement entre l’unité ou le fragment et se refuse, impossibilité continuée, à dépasser cette exclusivité entre les ou bien par le nouage, le compromis, le maintien-dépassement (Aufhebung). Il faut donc, cette poésie-là, la lire en acceptant que la lecture crée les conditions, ou possibilités, ou ouvertures, nouvelles, inédites qui ne précédaient pas la lecture. Une poésie qui, à la lire, nous apprend un peu à lire.

Création d’une temporalité
 
La thèse, et son corollaire, peuvent surprendre, je l’accorde. Je ne vais pas en assurer la démonstration ni l’explication. Je ne veux pas fournir les preuves. Je vais en faire un axiome intéressé seulement par les résultats, même modestes, limités, voire contradictoires, qu’il emporte. Dire axiome c’est escompter des conséquences heuristiques et oublier les longs détours des justifcations.

Un pronom démonstratif élidé + un verbe + un adverbe : c’est alors. Trois fois répété dans le poème. Comment le lire ? Et puisque la première occurrence (= premier vers) ouvre le poème : mais c’est alors, acceptons que le poème démarre par l’inauguration d’une temporalité qui aura ses conséquences. Le mais indique deux régimes temporels : celui d’avant le mais que ce mais dit restrictif transforme. Avant, c’était — mais il n’y a rien à en écrire. Le poème commence sur une objection qui ouvre à un nouveau temps.

Citons les trois occurrences, continuées chacune jusqu’à une ponctuation forte (à défaut du point jamais utilisé, ce sera le point-virgule).

Première (p. 13-14) : mais c’est alors

en dérobade
un peu de lèvres contre le
marbre et, au sursaut du muscle, cette frappe exacte de l’eau par
la pierre,
comme l’ombre tremblée de l’ombre et le choc et,
exacte, la saveur ;

Deuxième (p. 16-17-18) :

c’est alors
encore cela,
le seul et faible écart accordé invincible au
creux même de
la main ébauchée ne parlant que la distance et rien sa fuite emmêlée au goût
des vagues, une allée
presque limant le cri
cette ruse 
de quitter le désir ou partir comme on 
baisse les yeux
comme
on réclame 
et s’énerve en 
taisant tout ;

Troisième (p. 21) : c’est alors

cela,
le puisque de la peur versé
en suspens comme un membre
déplié saignement de l’attente ;


Le corps/la ment-alité

Si chaque c’est alors ouvre à une temporalité et à des conséquences, s’il n’y a pas d’avant parce que rien ne précède et donc mérite d’être dit, d’advenir à l’existence, alors le poème écrit, Il Salto, EST la temporalité nouvelle et les conséquences qui s’annoncent. Avant le c’est alors, il n’y a rien parce qu’il n’y a pas le poème — rien n’est parce que aucun nom ne le nomme. Avec le c’est inaugural, s’affrme une présence. C’est le poème qui est cette présence. Et le alors des conséquences ? Il touche au corps, au corps vivant. Lisons-le avec la page 66 du Séminaire XXIII de Lacan, Le sinthome : « Le parlêtre [...] croit qu’il l’a [son corps]. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant (3). » Le c’est alors ouvre à cette épreuve du corps qui, à tout instant, fout le camp. Il Salto est la lente description du corps qui fout le camp, juste après que la consistance mentale qui tisse sa fction n’est pas écrite puisqu’elle est dans ce rien d’avant le poème, juste avant qu’une nouvelle consistance mentale ne récupère ce corps qui tombe, fout le camp et se fractionne, pour produire une fction. La ment-alité, comme son nom fragmenté par Lacan l’interprète, ment. Après le mensonge d’avant et avant le mensonge d’après, tel est l’entre-deux où se loge le poème. Le poème est cet entre-deux, cette cicatrice.

C’est à la fn de son enseignement que la poésie devient, chez Lacan, une référence déterminante pour la cure et sa terminaison : dans Le moment de conclure, en 1977, il remarque que « dire est autre chose que parler. L’analysant parle. Il fait de la poésie. Il fait de la poésie quand il y arrive, c’est peu fréquent (4) ». L’enseignement de ces années-là ne limite pas la poésie à la seule position de l’analysant. L’analyste lui-même y est tenu, notamment dans l’interprétation — « à l’aide de ce qu’on appelle l’écriture poétique, vous pouvez avoir la dimension de ce que pourrait être [...] l’interprétation analytique (5) ». La coupure, la cassure qui font interprétation participent de l’écriture — « C’est pour ça que je dis que ni dans ce que dit l’analysant, ni dans ce que dit l’analyste, il y a autre chose qu’écriture. (6) » Lacan trouva un mot pour la lalangue attrapée par sa queue : le sinthome — « La bonne façon est celle qui, d’avoir bien reconnu la nature du sinthome, ne se prive pas d’en user logiquement, c’est-à-dire d’en user jusqu’à atteindre son réel, au bout de quoi il n’a plus soif (7). » Ce poème Il Salto use le sinthome jusqu’à isoler l’effet de poésie comme son réel. À ce réel, le corps vivant est impliqué (les mots du poème l’écrivent : lèvres, muscle, main, membre, yeux, saignement). Le signifant produit ses effets de jouissance sur le corps — il l’affecte (8). Il produit le plus intime de ce qui fait « événement de corps ». La psychanalyse nous apprend que toucher à cette « corporisation (9) » vise au plus vif, au plus intime/extime d’un parlêtre. Cette trace, même si elle se collectivise dans l’après-coup, est d’abord, et peut-être essentiellement, une marque de jouissance corporéisée, donc propre, singulière à chacun... Il Salto, par ces trois c’est donc, ouvre à cet usage. Il apporte sa contribution à cet enjeu du corps qui fout le camp et de la ment-alité qui l’annule, le rattrape dans sa chute. Seulement, cette fois-ci, le temps de ce poème, son entre- deux, qui est sinthome fait advenir un nouveau bout de réel qui reste en travers.
 

Le poète précède le psychanalyste, comme l’on sait... 

1 : Tarting, Christian, Il Salto, coll. « Doute B.A.T. », Tarabuste Éditeur, 2013. Site : http://www.laboutiquedetarabuste.com
2 : Christian Tarting, né en 1954, professeur d’esthétique et de philosophie de l’art à Aix-Marseille-Université, est écrivain, critique, traducteur (de l’italien, de l’anglais, de l’espagnol) et dirige les éditions chemin de ronde.
3 : Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-1976), Seuil, 2005, p. 66.
4 : Lacan, Jacques, Le moment de conclure, séance du 20 décembre 1977, (inédite).
5 : Lacan, Jacques, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séance du 18 avril 1977, (inédite).
6 : Lacan, Jacques, Le moment de conclure, séance du 20 décembre 1977, (inédite).
7 : Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 15.
8 : Miller, Jacques-Alain, « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n° 44, p 58 : « le savoir passe dans le corps et il affecte le corps ».
9 : Ibid., p. 57 : « la corporisation est en quelque sorte l’envers de la signifantisation. C’est bien plutôt le signifant entrant dans le corps ».









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